Quand Ben Bernanke blâme l’Allemagne

mardi, 14.04.2015

Il développe la théorie de l’excès d’épargne. Mettant en avant l’excédent de la balance des paiements.

ANDREAS HÖFERT*

Andreas Höfert (Chef économiste, UBS Wealth Management)

Outre le regain d’inquiétude quant à un «Grexit» ou «Graccident» et en plus des doutes croissants quant à la vigueur de la croissance économique aux Etats-Unis après la publication d’un rapport très décevant sur le marché de l’emploi américain en mars, le week-end de Pâques a été marqué par un autre événement intéressant: le lancement du blog de Ben Bernanke l’ancien président de la Réserve fédérale américaine.

Ses trois premiers billets étaient consacrés aux causes de l’environnement de faibles taux d’intérêt qui, d’après Ben Bernanke, ne sont bien évidemment pas imputables à la Fed et aux 4500 milliards de dollars de ses programmes d’assouplissement quantitatif successifs. Qui en doutait? Selon lui, les causes profondes résident plutôt dans l’excès d’épargne à l’échelle mondiale, un concept qu’il avait déjà énoncé en 2005.

Dans son quatrième billet intitulé «Germany’s trade surplus is a problem» (L’excédent commercial de l’Allemagne pose problème), il développe un peu plus sa théorie de l’excès d’épargne en prenant comme exemple l’énorme excédent de la balance des payements courants allemande.

Lorsque l’on se penche sur les déséquilibres mondiaux, on se focalise habituellement sur les pays déficitaires. Toutefois, dans la mesure où chaque déficit courant suppose qu’il y ait des excédents du même ordre, les pays excédentaires peuvent également être décriés. Alors, pourquoi ne pas retourner le blâme et faire des pays excédentaires le cœur du problème des déséquilibres?

Ben Bernanke n’est pas le premier à développer cette argumentation. Ces dernières décennies, les responsables politiques américains, alarmés par l’ampleur du déficit de la balance des paiements courants des Etats-Unis, n’ont eu de cesse d’accuser le Japon ou la Chine de se livrer à une concurrence déloyale en manipulant leur monnaie. Et même l’Allemagne a été critiquée pour sa balance excédentaire. Pourtant, avec l’euro, on peut difficilement l’accuser de manipuler sa monnaie. Ainsi, en mars 2010, la ministre française des Finances de l’époque, Christine Lagarde, avait estimé que l’Allemagne «devrait relancer la consommation intérieure, qui stagne depuis longtemps, pour aider les pays en difficulté de la zone euro à stimuler leur exportations et à assainir leurs finances». Les responsables politiques allemands avaient alors raillé ces propos, caractéristiques selon eux du dirigisme à la française.

Ben Bernanke ne dit pas autre chose: «L’Allemagne pourrait aider à raccourcir la période d’ajustement dans la zone euro et soutenir la reprise économique en prenant des mesures pour réduire son excédent commercial, alors même que d’autres pays de la zone euro continuent à réduire leurs déficits.»

Pour ce faire, elle pourrait investir dans ses infrastructures, augmenter les salaires des travailleurs allemands ou procéder à des baisses d’impôts ciblées pour stimuler l’investissement privé en Allemagne, y compris la construction de nouveaux logements.

Au premier abord, cela semble pertinent. Mais là encore, c’est davantage le type de programme que l’on attendrait de la part d’une avocate française plutôt que d’un économiste américain. L’accroissement de la dépense publique par le biais des investissements d’infrastructure ou des incitations fiscales, notamment lorsque l’économie se porte déjà bien, sonne comme de l’hyper-keynésianisme, sur une ligne défendue habituellement par Paul Krugman.

En outre, si l’Allemagne fait figure de meilleur élève au sein du G7 en ce qui concerne le ratio dette/PIB, c’est simplement parce qu’elle fait partie d’une classe de cancres. Le ratio dette/PIB de l’Allemagne, qui est de 80% à l’heure actuelle, est supérieur de 20 points à ce qui était autrefois considéré comme le seuil d’adhésion à la zone euro.

Quant à augmenter les salaires des travailleurs allemands, c’est plus facile à dire qu’à faire. N’oublions pas que l’Allemagne, à l’instar des Etats-Unis, est une économie de marché où les salaires sont négociés entre les partenaires sociaux et non imposés par le gouvernement. On peut cependant rassurer Ben Bernanke un peu ici, les dernières négociations salariales allemandes, notamment dans la métallurgie, se sont conclues a l’avantage des salariés.

Cela dit, Ben Bernanke, ne s’interroge pas sur la cause première de l’énorme excédent de la balance des paiements courants de l’Allemagne. Le solde de cette balance reflète à la fois le degré de compétitivité (exportations moins importations) et l’ampleur de l’épargne.

L’Allemagne a un tel excédent car elle est très compétitive - des hausses de salaires écorneraient évidemment cette compétitivité - mais aussi parce qu’elle épargne beaucoup. Ce dernier facteur tient non seulement à des stéréotypes culturels mais aussi au fait que, parmi les pays développés, l’Allemagne est (après le Japon) celui qui présente le déclin démographique le plus marqué, avec à la clé des promesses non financées colossales pour l’Etat dans son système de pensions.

Ceux qui demandent au gouvernement allemand de dépenser plus alors que le pays doit relever l’immense défi du vieillissement démographique font, à mon avis, preuve d’une grande naïveté ou d’une très courte vue.  

*Chef économiste, UBS Wealth Management






 
 

AGEFI



 
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