Cette guerre n’est pas celle des Etats-Unis

mardi, 10.02.2015

Les Etats-Unis sont régulièrement accusés d’attiser la «guerre des monnaies». C’est méconnaître l’usage du dollar.

Andreas Höfert*

«Les Etats-Unis sont en train de perdre la guerre des monnaies», titrait le magazine allemand Die Zeit le 2 février. Le dollar US,

qui a vu sa valeur pondérée des échanges commerciaux augmenter de presque 20% depuis juin 2014, constituerait un problème de taille pour l’économie américaine. Selon Die Zeit, celle-ci pourrait ralentir, voire stagner. On tremble pour les Américains, mais ont-ils vraiment du souci à se faire?

En règle générale, lorsqu’une monnaie s’apprécie de 20% en quelques mois, l’économie souffre. Nous, en Suisse, en savons quelque chose. Notre indice des directeurs d’achats (PMI) a chuté d’un solide 54 à une piètre 48 durant la semaine qui a suivi l’abandon du plancher euro/franc suisse par la Banque nationale suisse.

Toutefois, lorsque nous évoquons l’Amérique, nous ne parlons pas d’une petite économie mais d’une des plus grandes, et pas d’une monnaie de deuxième ligue comme le franc suisse, la couronne suédoise ou le ringgit malaisien, mais bien du puissant dollar US. Or, le billet vert, malgré tous ses fossoyeurs, reste la monnaie de référence, représentant plus de 60% des réserves de change mondiales et environ 80% des échanges mondiaux, dont quasiment 100% du négoce du pétrole.

Qui plus est, la valeur du dollar ne signifie rien pour l’habitant lambda de la Caroline du Nord ou de l’Idaho. Moins de la moitié des citoyens américains détiennent un passeport. Pourquoi devraient-ils se préoccuper du taux de change? Un dollar est un dollar, point barre.

Bien sûr, les exportateurs américains s’en préoccupent, tout comme certains responsables politiques. On entend de plus en plus que le dollar fort pèse sur les résultats de telle ou telle entreprise américaine ou ralentit la reprise économique Outre-Atlantique. Ces excuses servent toutefois trop souvent à camoufler d’autres problèmes. Il est en effet plus facile d’accuser le taux de change (et donc les étrangers qui ne respectent pas les règles du jeu) que des erreurs faites maison. De plus, les récriminations actuelles sont contredites par l’évolution de la situation aux Etats-Unis qui devraient connaître une croissance supérieure à 3% cette année, avec un chômage sous la barre des 5% en décembre.

La demande intérieure est le premier et le principal moteur de cette croissance. Les Etats-Unis sont une grande économie qui ne dépend pas du commerce international. Depuis la Seconde Guerre mondiale, aucune reprise n’est venue des exportations de biens ou de services, qui ne représentent que 13,6% du PIB (en 2013), soit bien moins que d’autres composantes de la croissance.

Autrement dit, une hausse de 1% de la demande intérieure a le même impact sur le PIB que 7,6% de croissance des exportations. Même en tenant compte de la part des importations dans la demande intérieure, le ratio demande intérieure/exportations reste supérieur à 6,3.

En comparaison, le poids des exportations de biens et de services dans le PIB est presque deux fois plus important dans la zone euro ou en Chine qu’aux Etats-Unis. Or, même dans ces deux régions, la demande intérieure est un moteur de croissance: une augmentation d’un point de pourcentage de cette dernière a quatre fois plus d’impact qu’une hausse similaire des exportations.

En plus de cette comptabilité macroéconomique, un autre argument invite les Etats-Unis à laisser filer la valeur du dollar. Dans le monde entier, la notion que la croissance passe par les exportations est devenue un cliché politique. Tel est l’objectif de chaque pays engagé dans la «guerre des monnaies»: plus son excédent commercial est important, plus il gagne en prestige. Les pays affichant un déficit commercial, comme les Etats-Unis, sont considérés comme les «perdants» de cette guerre.

Certains pays «gagnants» y ajoutent même une notion de vertu, en suggérant que les excédents sont dus au labeur et à la frugalité. A l’inverse, un pays en déficit serait paresseux et dépensier.

Cette attitude moralisatrice et condescendante vis-à-vis des habitants des pays en déficit n’est pas très constructive dans l’optique d’une relation commerciale. Elle fait également fi de la logique selon laquelle les excédents d’un pays doivent nécessairement correspondre aux déficits d’un autre, sauf à commercer avec Mars ou Saturne.

Enfin, il ne faut pas oublier que les pays excédentaires ont tendance à devenir créditeurs et ceux en déficit débiteurs. Un pays excédentaire échange donc une partie de ses exportations contre de la dette des autres pays. Or, l’une des leçons que la crise de l’euro nous a apprise est qu’une dette n’est pas toujours remboursée à long terme.

C’est pourquoi je trouve que les Etats-Unis adoptent la bonne attitude dans la «guerre des monnaies»: garder la tête froide, se concentrer sur sa demande intérieure et laisser les autres pays se battre pour acheter de la dette en dollars US, qui sera remboursée plus tard – ou peut-être même pas.

*Chef économiste,

UBS Wealth Management






 
 

AGEFI



 
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