Quand la Suisse se prive des talents dont elle a besoin

mardi, 13.01.2015

Introduire plafonds et quotas dans une économie en pénurie est un geste politique étrange.

Fathi derder*

Année record, pour les start-up de l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne: elles ont levé plus de 220 millions de fonds privés en 2014, soit deux fois plus que l’année précédente. Un demi-milliard de capital-risque depuis 2010. Autre record: le nombre de start-up fondées en 2014 a lui aussi doublé. Le parc d’innovation de l’EPFL héberge aujourd’hui 110 start-up, pour 700 emplois. Des chiffres qui révèlent une tendance de fonds: une «start-up nation» est en train de naître, en Suisse. Ou sur les bords du Lac Léman, pour être précis. A condition qu’on l’accompagne d’une gestion intelligente des ressources humaines. Ce qui se traduit, en langage parlementaire, par une politique migratoire proactive, ouverte et constructive. Or, depuis le 9 février, on fait tout l’inverse.

Autant dire que les résultats de 2014 sont à la fois solides et fragiles. «Une véritable culture des start-up est en train d’émerger dans la région, constate Hervé Lebret, responsable à l’EPFL du programme Innogrants. La tendance actuelle est de très bon augure, poursuit-il dans Le Temps. Près de 15% des fonds sont allés à de très jeunes start-up qui démarrent leurs activités». La vice-présidente de l’EPFL Adrienne Corboud Fumagalli le confirme dans 24 heures: «C’est le résultat d’une décennie de d’investissements judicieux, de travaux scientifiques de pointe et de la longue et patiente mise en place d’un écosystème contribuant à encourager l’entrepreneuriat». Un magnifique résultat: l’EPFL a fait naître le premier écosystème en Suisse, avec un effet direct sur le capital-risque.

Grâce au dynamisme des professeurs, chercheurs et entrepreneurs de l’EPFL, le manque d’investisseurs commence à être comblé. Mais la situation est fragile. Pour que la Suisse développe réellement un écosystème innovant, il lui manque l’autre élément clé: la masse critique de cerveaux, ingénieurs, et autres développeurs. «La Suisse est loin d’avoir le bassin de population suffisant», souligne Adrienne Corboud Fumagalli.

Selon les estimations de «Swiss engineering», il manque 15’000 ingénieurs dans notre pays. Et comme nous ne pouvons pas en former suffisamment, nous devons les attirer, les importer. Ce n’était pas facile en 2014. Ça va devenir impossible en 2015.

Début décembre 2014, le Conseil fédéral a en effet décidé de réduire le nombre de permis pour la main d’œuvre en provenance d’Etats tiers. Un effet logique du vote du 9 février. Le gouvernement a ainsi réduit de 8500 à 6500 les permis B et L. Nous sommes ainsi privés, dans l’arc lémanique, des informaticiens pakistanais ou des chercheurs coréens dont notre tissu économique a cruellement besoin. En résumé: à l’heure où nous manquons de main d’œuvre, nous réduisons le nombre de permis. Déroutant.

Il faut admettre que cette décision est conforme à la volonté populaire, et au choix du 9 février. Mais c’est un autogoal parfait: nous fermons la porte au personnel qualifié dont nous manquons. J’ai interrogé le Conseil fédéral sur ce paradoxe. Il relève, en guise de réponse, que les contingents pour les pays tiers n’ont pas été épuisés, malgré la pénurie. C’est partiellement vrai, seulement: la situation n’est pas la même dans tous les cantons. Certains, comme Vaud ou Genève, épuisent leurs quotas, d’autres pas. Il y a un déséquilibre flagrant dans la répartition cantonale. Ce que reconnaît le Conseil fédéral: «Il y a de fortes différences entre les cantons». Mais, précise-t-il, «les contingents peuvent être réalloués à d’autres cantons». Ce n’est là aussi, que partiellement exact: ces contingents ne sont pas convenablement réalloués. Ils ne sont pas transférés correctement du canton qui n’en a pas besoin au canton qui en manque. En clair, la répartition entre les cantons ne fonctionne pas. Nous devons trouver une solution pour que toutes nos entreprises trouvent des permis pour les travailleurs dont elles ont besoin. Très concrètement, dans chaque canton. Au delà des statistiques fédérales.

Introduire plafonds et quotas dans une économie en pénurie est un geste politique étrange. L’absurdité de cette décision résulte tout naturellement d’une proposition populiste et mensongère, doublé d’un fédéralisme parfois bégayant.

Du coup, la classe politique va devoir bricoler. En 2015, ainsi que les années suivantes. Pour ne pas fermer la porte aux talents, attirer des développeurs, du capital-risque. Espérer une nouvelle année record à l’EPFL, et développer partout la culture entrepreneuriale naissante. Pour que la Suisse devienne une start-up nation.

* Conseiller national, Le Réseau    



 

 
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