Le grand paradoxe d’un actif qui deviendrait invendable

mardi, 25.11.2014

L’initiative sur l’or veut rendre inaliénable les réserves d’or de la BNS. Qui pose la question ensuite de leur valeur.

ANDREAS HÖFERT*

Dimanche prochain les Suisses s’exprimeront sur trois initiatives populaires qui, si acceptées, modifieront en profondeur la structure de l’économie suisse. Ceci en soi est déjà un paradoxe. Ces initiatives ont été lancées par des milieux que l’on peut définir comme conservateurs et qui, pour paraphraser le général De Gaulle, ont une certaine idée de la Suisse sans doute bien plus idyllique que la réalité présente.

Je ne m’attarderai pas sur les initiatives «Halte aux privilèges fiscaux des millionnaires» et «Halte à la surpopulation». Bon nombre de mes collègues économistes et prévisionnistes se sont déjà penchés sur celles-ci, ont fait tourner leurs modèles et ont chiffré les impacts – forcément négatifs – sur la conjoncture, la croissance et les rentrées fiscales des cantons. On pourra toujours argumenter face aux scenarios-catastrophes qu’en fin de compte les prévisions, comme les promesses électorales, n’engagent que ceux qui y croient.

En tant qu’économiste prenant plaisir à critiquer les politiques monétaires des différentes Banques centrales, je trouve l’initiative «Sauvez l’or de la Suisse» bien plus intéressante. Si elle est acceptée, les réserves d’or de la Banque nationale suisse (BNS) ne devront pas être inférieures à 20% de ses actifs. De plus, elles devront être stockées en Suisse et être déclarées «inaliénables», c’est-à-dire qu’elles ne pourront pas être vendues. Selon les calculs, la BNS devra acheter entre 1500 et 1800 tonnes d’or en l’espace de cinq ans pour atteindre cet objectif de 20%. Chaque habitant suisse aura alors près de 310 grammes d’or auprès de la BNS. Un chiffre énorme si l’on tient compte qu’à l’heure actuelle les réserves d’or de la BNS représentent environ 130 grammes par habitant. Sur le plan international, c’est de loin le chiffre le plus élevé, la deuxième place revenant au Liban avec 70 grammes par habitant. Puis, presqu’ex æquo, l’Allemagne, l’Italie et la France avec environ 40 grammes par habitant.

Au lieu de cela, la BNS pourrait bien sûr vendre un peu plus de 60% des réserves de change hors or, mais l’on imagine sans peine l’appréciation du franc suisse que cela induirait. Beaucoup de mes collègues ont déjà abordé l’impact qu’aurait l’acceptation de l’initiative sur le prix de l’or et, également, sur l’aptitude de la BNS à continuer à défendre le franc suisse contre une appréciation trop brutale. Bien peu cependant ont noté qu’au-delà de l’aspect purement conjoncturel, cette initiative soulève des questions qui touchent aux fondements même de l’économie.

A mon avis, un problème se pose avec le terme «inaliénable». Si, de par la loi, une chose ne peut être vendue, cette chose n’a pas vraiment de prix. Et si elle n’a pas de prix, alors il convient de se poser la question de sa valeur. L’inaliénable n’a-t-il vraiment pas de prix? La Joconde, qui est unique et inaliénable n’a effectivement pas de prix ou, tout au moins, pas de prix estimable.

Mais l’or aura toujours un prix, même si celui que détient la BNS ne peut plus être vendu. Il existe un marché mondial de l’or et donc un prix d’once ou de lingot exprimé en francs suisses. Pourtant ce prix de marché a quelque chose d’artificiel si on l’applique aux réserves de la BNS.

En effet, si la BNS devait vendre ses réserves «inaliénables» – ce qui en soi est un paradoxe, mais admettons un cas de force majeure qui obligerait à revoir une fois de plus la Constitution –, cela aurait un impact négatif sur le prix de l’or et la BNS ne recevrait certainement pas la contrepartie de la valeur estimée au prix de marché.

Certains penseront que je coupe les cheveux en quatre. Il n’empêche que cette réflexion ouvre une possibilité pratique qu’il faudra bien résoudre: à quelle valeur l’or sera-t-il comptabilisé au bilan de la BNS? Au prix d’achat? Au prix de marché? À zéro? Ou bien alors à l’infini, vu que ce qui n’a pas de prix est de facto inestimable? Et, du coup, comment définir que la valeur de l’or que l’on ne peut plus vendre, corresponde bien à plus de 20% des actifs?

Depuis Aristote, on n’a cessé de débattre sur le concept de valeur. Une des théories privilégiée par les économistes dits «classiques», comme Adam Smith ou David Ricardo, est que seul le travail génère de la valeur. A cette aune-là, remplacer les étrangers par de l’or, pour caricaturer quelque peu ce que ces initiatives demandent, offre une perspective très peu valorisante pour la Suisse.

* Chef économiste    

UBS Wealth Management






 
 

AGEFI



 
...