Les risques aurifères sur l’emploi

mercredi, 19.11.2014

La politique du taux de change minimum à 1,20 franc pour un euro se verrait difficile à mener en cas de oui à l’initiative sur l’or.

Lionel Aeschlimann Yann Schorderet*

Le peuple suisse est invité le 30 novembre aux urnes pour se prononcer sur l’initiative «Sauvez l’or de la Suisse» concernant l’or de la BNS. Si le texte est approuvé par le peuple, la Banque nationale suisse se verra interdire de vendre l’or qu’elle détient à son bilan. Plus encore, la BNS devra augmenter ses actifs en or de manière à ce que 20% au moins de ses réserves soient constituées par le métal jaune. Enfin, la BNS devra rapatrier tout l’or qu’elle détient à l’étranger.

Quelles sont en réalité les conséquences de ces propositions? L’acceptation de l’initiative populaire limiterait grandement la marche de manœuvre de la BNS dans la conduite de sa politique monétaire. En particulier, la politique du taux de change minimum à 1.20 franc pour un euro se verrait difficile, voire impossible, à mener. En cas d’attaque contre ce plancher, la défense de la BNS constituant à riposter avec des achats d’euros devrait en effet s’accompagner d’investissements massifs en or du fait de la contrainte imposée. Cette contrainte compromettrait de manière fatale les moyens choisis pour faire face à l’attaque, et c’est bien là, d’une certaine manière, ce que veulent les auteurs de l’initiative dans l’intention de forcer la banque à ne point augmenter son bilan. L’initiative constitue ainsi une menace directe sur la croissance économique du pays puisque, comme on le sait, les fluctuations de change ont des répercussions importantes sur le volume des exportations notamment.

Dans cette perspective, quelle peut être la volonté des initiants? Ceux-ci sont-ils mus par des aspirations suicidaires sur le plan économique? Le projet dénote, ce n’est pas une surprise, une grande méfiance vis-à-vis de l’étranger, ainsi qu’en témoigne le plan de rapatriement de l’or. Plus spécifiquement, les auteurs du texte semblent effrayés par ce qui a été entrepris en dehors de nos frontières par certains grands instituts nationaux ou internationaux qui ont fait usage plus ou moins immodéré de la planche à billets après la crise de 2008. Certes, la tentation à vouloir gonfler la taille des bilans des instituts d’émission présente un risque de déconnexion entre, d’une part, la valeur de la monnaie et, de l’autre, sa valeur mesurée en termes de pouvoir d’achat. Autrement dit, engraisser les bilans des banques centrales de plusieurs milliers de milliards de dollars, euros ou yens peut s’avérer dangereux si de telles créations monétaires venaient à déstabiliser le système économique et financier dans son entier.

Cette inquiétude pourrait se comprendre sur un plan intuitif, mais dans le monde réel, les enjeux ne sont pas aussi simples. On peut certes tenter de faire croire, comme le font les initiants, que ce texte agirait comme un garde-fou contre le potentiel d’inflation en limitant la banque centrale dans sa création de papier. Mais ce qu’ils taisent, c’est que cette initiative risquerait de manière beaucoup plus certaine de mettre à mal toute l’activité économique. Une percée du plancher signifierait tout simplement  une régression de l’indice général des prix avec son impact déprimant sur la demande domestique - ce redoutable cercle vicieux de la déflation dont le Japon a eu tant de mal à se défaire pendant plus de vingt ans! Qui va consommer les biens produits si la demande intérieure se contracte et que la demande externe s’effondre du fait de la cherté du franc?

Avec l’appréciation du franc, c’est toute la compétitivité du pays qui est mise en danger. Sachant qu’environ deux tiers de ce qui est produit en Suisse est destiné à l’exportation, lier les mains de la BNS serait une décision risquée, dangereuse et irresponsable. Que ce soit dans les secteurs d’exportation ou ailleurs, un frein à l’activité économique ne saurait être réjouissant. Il implique le plus souvent un appauvrissement de la population, y compris dans les domaines et les secteurs n’ayant a priori que peu de rapports, comme le prétendent certains, avec le pouls de la croissance économique. À l’image du personnel de l’État, lequel, peut-être protégé à court terme, subirait ensuite aussi les conséquences de rentrées fiscales moins élevées en raison du déclin des activités des entreprises privées. Avec le début d’une course à l’endettement et, à la clé, des crises des finances publiques telles que les traversent actuellement plusieurs pays européens.

En d’autres termes: êtes-vous prêt à perdre votre emploi par amour pour le franc?

Mais enfin, direz-vous peut-être, pourquoi le plancher serait-il attaqué? Il n’aura échappé à personne que la Banque centrale européenne tente de relancer la croissance et l’inflation en dévaluant sa monnaie. De même, la Banque centrale du Japon participe, elle aussi, à ce qu’il faut bien appeler une guerre des monnaies. Compte tenu de la dimension des défis économiques conjoncturels et structurels d’aujourd’hui, l’armistice n’est pas pour demain… Si on vous déclare la guerre, allez-vous simplement répliquer que vous ne souhaitez pas y participer?

* Mirabaud Asset Management    






 
 

AGEFI



 
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