La création des Etats-Unis d’Europe sur le modèle suisse

mercredi, 19.11.2014

Ce modèle a la préférence de Joschka Fischer parce qu’il représente une fédération qui unifie sans homogénéiser les différences culturelles de manière artificielle.

Henri Schwamm*

L’Europe est-elle en échec? Alors qu’il est difficile de répondre de manière définitive, une chose est pourtant d’ores et déjà certaine: le projet d’intégration européenne n’a jamais été autant menacé. L’Union européenne (UE) est devenue un symbole d’expropriation financière au nord et de dénuement au sud. L’UE est désormais considérée comme «la source de tous les maux», tandis que les Etats-nations semblent synonymes de confiance et de sécurité. Deux «démons historiques» sont de retour sur ce continent: l’hégémonie (l’Allemagne est devenue, sans le vouloir, la puissance hégémonique de l’Europe) et la guerre (profitant de la faiblesse affichée de l’Occident, la Russie a violé en Ukraine l’un des principes fondamentaux de l’ordre de l’après-guerre froide, à savoir l’intégrité territoriale). L’UE peut succomber à ses vieux démons et échouer, ou évoluer vers des Etats-Unis d’Europe plus forts et plus solides. Voilà en bref le diagnostic implacable posé par Joschka Fischer, ancien ministre allemand des Affaires étrangères (1998-2005), dans l’ouvrage qu’il vient de publier à Cologne chez Kippenheuer & Witch sous le titre Scheitert Europa? (L’Europe est-elle en échec?).

La crise financière de 2008, considérée au départ par les responsables politiques européens comme un problème américain, a plongé l’UE dans une crise existentielle profonde et ravivé du même coup la question historique lancinante du rôle de l’Allemagne sur ce continent. L’Allemagne a privilégié une «Allemagne européenne» par rapport à une «Europe allemande» et était persuadée que l’Europe trouverait un équilibre entre les intérêts nationaux grâce à l’intégration. Joschka Fischer note cependant que dans «le contexte de la crise financière, cette logique a été remplacée par la domination des créanciers sur les débiteurs». «L’Europe allemande» qui en est résultée de fait a pratiqué une politique d’austérité stricte qui, loin de résoudre la crise, l’a amenée sur le terrain politique (crises de la dette souveraine et de l’euro, crise de souveraineté politique et de légitimité bien plus profonde). Conséquences: montée de l’euroscepticisme et du populisme de droite xénophobe dans toute l’Europe, gouvernance intergouvernementale, Banque centrale européenne sur le devant de la scène, Commission européenne marginalisée, réduite au rang de secrétariat des gouvernements nationaux, alors qu’elle est censée défendre l’intérêt général européen, Parlement européen laissé pour compte.

Les relations franco-allemandes sont actuellement au plus bas. La France reproche à l’Allemagne de défendre ses propres intérêts au lieu d’élaborer un plan de sauvetage paneuropéen. L’Allemagne en veut à la France de tarder à procéder à ses réformes économiques indispensables. La place de la France dans l’Europe de demain est évidemment centrale. Si elle rejoignait les pays du Sud, d’importantes tensions politiques et économiques avec l’Allemagne en découleraient, voire, comme le redoute Joschka Fischer, «la mort de l’Union avec des conséquences imprévisibles».

L’homme politique allemand considère que le seul moyen de résoudre les crises auxquelles l’Europe est confrontée consiste à «surmonter les particularismes et forger une unité politique européenne». Comme la méthode Monnet a atteint ses limites et ne permettrait de toute façon pas de remédier au déficit démocratique dont souffre de plus en plus l’UE, il recommande la création des Etats-Unis d’Europe selon le modèle suisse. Ce modèle a sa préférence parce qu’il représente une fédération qui unifie sans homogénéiser les différences culturelles de manière artificielle. Quelques éléments constitutifs de cette fédération: un gouvernement européen, un parlement commun comprenant des membres délégués des parlements nationaux, une politique budgétaire commune, un mécanisme de dette commun permettant notamment de réduire la dette des économies européennes en difficulté, une union de l’énergie unifiant au moins la dimension extérieure de la politique énergétique européenne, une politique étrangère et de sécurité commune, une véritable démocratie européenne prévoyant d’organiser des référendums en cas de transferts de souveraineté importants. Vaste programme!

Ce projet ne pourra se décider qu’au sein du Groupe euro, dans le cadre d’accords intergouvernementaux qui seraient ultérieurement intégrés aux traités existants. Une importante révision de ces traités ne serait pas possible dans le contexte politique actuel.

* Université de Genève






 
 

AGEFI



 
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