L’ergonomie de conception centrée sur les utilisateurs

jeudi, 30.10.2014

L’ergonome de conception a ses propres outils qui évoluent et prennent en compte les dynamiques sociales, techniques et industrielles à l’œuvre aujourd’hui. L’apparition des FabLabs notamment représente pour de telles approches une ressource incontournable.

Carole Baudin* Jérôme Mizeret**

Depuis l’Homo Faber, nous avons toujours tenté d’adapter nos outils, de les rendre plus performants pour réaliser nos activités, tout en élaborant de meilleures manières de les penser. Pourtant, à partir de la révolution industrielle, l’ergonomie de nos outils – entendez le terme d’outils dans son acception la plus large, à savoir tout artefact conçu par l’homme pour réaliser une activité, c’est-à-dire incluant les objets de la vie courante – s’est dégradée et surtout complexifiée. D’une part, parce que ceux qui conçoivent et les fabriquent se sont éloignés de ceux pour qui ils les réalisaient, et, d’autre part, parce que les dimensions à prendre en compte pour que l’outil soit tout à fait adapté sont plus nombreuses et contrastées, à mesure que les outils de production et les systèmes d’activité se sont complexifiés. Progressivement nos outils ont dû répondre aux masses et aux cadences de production. Ils se sont ainsi petit à petit «déshumanisés». La standardisation a sonné, un temps, le glas d’une vision centrée sur l’humain.

Un temps seulement. Car les périodes d’après-guerre ont permis de repenser ces outils sous la focale de l’efficience dans l’activité et de leur adaptation aux personnes. Certes, l’humain était encore pensé depuis le point de vue de la rentabilité, mais il était une composante d’un système à améliorer. L’apparition de nouvelles formes d’organisation du travail a ensuite mis en débat les conditions de travail, puis les transferts de technologie ont mis en exergue les décalages toujours plus flagrants entre la logique des concepteurs et celles des opérateurs et, ou des utilisateurs. Dans les années 90, le rôle de l’ergonome dans les processus de conception de systèmes techniques et, ou de produits est devenu une évidence. Aujourd’hui, l’ergonomie de conception est non seulement une plus-value, elle est surtout devenue incontournable. Son rôle se décline sous différentes expertises et à différents niveaux des organisations (sur les postes de travail, sur les produits, sur les processus mis en place dans les organisations), toujours avec le même objectif: intégrer les dimensions humaines dans les projets et surtout rapprocher les utilisateurs des concepteurs.

Ce rapprochement inverse la flèche de la globalisation et de la logique de concentration industrielle. Il faut une proximité géographique pour que concepteurs et utilisateurs se rencontrent; il faut une proximité thématique pour que le dialogue s’installe. Ce retour de l’humain dans la finalité des outils implique donc, et va de pair avec, les mouvements amorcés de relocalisation et de fragmentation des marchés. De plus petites séries sont plus facilement adaptables aux modalités d’utilisation locales (environnement d’utilisation) et aux exigences de l’utilisateur. A l’extrême, un produit sur mesure offre une ergonomie maximale.

L’ergonome de conception a ces propres outils, qui évoluent et prennent en compte les dynamiques sociales, techniques et industrielles en jeu. En ce sens, l’apparition des FabLabs représente pour de telles approches une ressource incontournable. Ces lieux de création, construction et partage de savoirs et savoir-faire sont les lieux privilégiés pour cette nouvelle relation entre concepteurs et utilisateurs.

Les FabLabs fusionnent à nouveau le travail de la tête (conception) et celui de la main (fabrication). Créer de nouveaux outils (re)devient un processus naturel, intégré et continu, tout en bénéficiant des outils technologiques du XXIe siècle:: impression 3D et fabrication numérique. Le lieu, ouvert, se prête idéalement à la rencontre et à l’échange entre le concepteur et l’utilisateur final. Les grands groupes industriels ne s’y sont pas trompés, ils ont développé leurs propres structures de validation internes, comme les «living lab» chez Hewlett-Packard. En ce sens, les FabLabs ouverts à tous, entreprises et créatifs, permettent d’aller plus loin dans une démarche de conception centrée utilisateur.

Concrètement, chaque supposition/invention peut être immédiatement fabriquée et testée du point de vue de sa production, mais aussi de son utilisation. Les maquettes d’aspects ou prototypes fonctionnels sont rapidement mis en place et confrontés à des situations réelles d’utilisation, permettant de dégager en amont des projets les problématiques d’usage. La philosophie opensource de ces lieux facilite des approches de conception transdisciplinaires, et axés sur l’expérience. Certains parlent des FabLabs comme étant représentatifs d’une nouvelle révolution industrielle. Celle-ci produira des outils dont «l’expérience d’utilisation» – le plaisir d’interaction – sera plus riche, des outils qui feront corps – dans certains cas littéralement – avec l’utilisateur, des outils à la valeur d’utilisation augmentée. En un mot, des outils à l’ergonomie maîtrisée.

*HE-Arc Ingénierie

** HE-Arc/Manager FabLab Neuchâtel



 



 
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