La Suisse sans vision

vendredi, 02.05.2014

Il faut rétablir le dialogue entre le peuple, l’économie et les partis. La méfiance qui s’est instaurée est regrettable. Elle est contre-productive. Elle conduit dans l’impasse.

BERNARD RÜEGER*

(...) On parle de bilatérales depuis plus de 20 ans. On vit les bilatérales depuis quinze ans. Cette politique nous promettait un formidable essor économique. Il a eu lieu. De nombreux secteurs économiques se sont développés bien au-delà de ce qu’on pouvait attendre, et cela grâce à la venue en Suisse de milliers de travailleurs, pour la plupart très qualifiés. Ces employés ont soutenu la consommation lorsque la conjoncture internationale piquait du nez. Ils ont redonné ses lettres de noblesses au secteur de la construction, qui a pu retrouver un dynamisme que l’on croyait perdu dans les années 1990. Ces employés ont contribué à la bonne tenue de nos assurances sociales et ont fait exploser nos recettes fiscales. Ils ont permis d’assainir notre dette cantonale.

Mais a-t-on parallèlement accompagné ces bilatérales d’une politique intérieure solide? Force est d’admettre qu’à part les mesures d’accompagnement au marché du travail négociées avec les syndicats, la Suisse n’a pris aucune disposition à la hauteur de ses ambitions.

Cela a été une erreur. Car si la Suisse doit une bonne part de son attractivité à sa stabilité et sa fiscalité raisonnable (…), la sécurité et les infrastructures sont également des éléments primordiaux. Ces éléments pris dans leur ensemble permettent de mesurer le niveau de notre bien-être.

En matière de sécurité publique, il faut bien admettre que les dix dernières années ont été marquées par des errements. Les jours-amendes ont remplacé la prison pour bien des délits. Brigandages et cambriolages ne mènent plus systématiquement derrière les barreaux. Il n’a pas fallu bien longtemps pour que les malfrats se passent le mot loin à la ronde. Résultat: la criminalité n’a cessé d’augmenter.

Quant aux infrastructures, commençons par le domaine routier. Il absorbe 70% de tous les déplacements. Que constate-t-on? Que le programme d’investissements autoroutiers voté en 1960 n’est toujours pas achevé aujourd’hui. Il a fallu un demi-siècle pour construire 1700 kilomètres d’autoroutes. Les projets n’ont pas suivi l’évolution de la démographie. Le dossier avance beaucoup trop lentement. La création d’un fonds routier permanent, actuellement en consultation, ne prévoit même pas la construction du contournement autoroutier de Morges, la région la plus dynamique du pays au cours des dernières années. L’Arc lémanique est contraint d’aller quémander à Berne que l’on tienne compte de son dynamisme. C’est le monde

à l’envers. Et le réseau ferroviaire?

Je me suis déplacé en train entre Beijing et Shanghai il y a quatre jours, chez ces tout vilains copieurs de Chinois. Longueur du trajet: 1200 kilomètres. Durée: quatre heures. Si je calcule bien: la vitesse moyenne est de 300 km/h. Genève-Zurich: 300 kilomètre. Si je calcule bien: 100 km/h. «Oui mais, Monsieur Rüeger, tout est sale, vétuste et mal entretenu en Chine.» Alors d’accord, si nous n’avons pas de visions, essayons de copier les vilains copieurs...

La Suisse de la fin du XIXe siècle s’était montrée beaucoup moins frileuse que celle d’aujourd’hui en constituant son réseau. Quels sont nos grands projets aujourd’hui? Personne ne se projette en 2050. Le dernier projet vraiment ambitieux, Swissmetro, qui voulait relier Genève à Saint-Gall en une heure, a été remisé depuis belle lurette au rang des curiosités. Partout en Europe, les grandes cités sont reliées entre elles par des TGV. En Suisse, aller de Genève à Zurich nécessite trois heures de train, deux heures de trop en comparaison internationale.

Les responsables de cette situation sont bien sûr multiples.

Nous, entrepreneurs et responsables d’organisations, n’avons sans doute pas su manifester suffisamment nos attentes et notre enthousiasme. Nous devons prendre le temps de nous impliquer dans le débat public. C’est une priorité. Car il faut bien admettre que les partis politiques ne sont plus les relais qu’ils étaient autrefois. Le monde politique a dérivé au cours des dernières années vers une stratégie de pur marketing: chacun n’a plus pour objectif que de décrocher le plus de sièges possibles ou de stopper son érosion aux prochaines élections. L’intérêt général a cédé la place aux intérêts particuliers. Les partis politiques ne devraient-ils pas remettre en avant les valeurs qui ont fait la réussite de la Suisse? Or que constate-t-on? Que certains partis lancent des initiatives populaires pratiquement à la chaîne.

Résultat, l’avenir devient de moins en moins prévisible. Du fair-play, s’il vous plaît. Comme dans le sport!

Je [lance] un appel aux élus, fédéraux et cantonaux, qui sont toujours nombreux à répondre à notre invitation. Nous devons retrouver une politique raisonnable. La recherche du consensus doit l’emporter sur le seul électoralisme. C’est la seule voie possible dans un p ays comme le nôtre. Un pays qui n’est pas fondé sur le système politique «majorité-opposition», mais sur la prise en compte des intérêts de chacune des minorités qui font de la Suisse une nation très particulière. Nous devons rétablir le dialogue entre le peuple, l’économie et les partis. La méfiance qui s’est instaurée entre eux est regrettable. Elle est contre-productive. Elle nous conduit dans des impasses. (...)

*Président de la Chambre vaudoise du commerce et de l’industrie (CVCI). Extraits de l’allocution prononcée lors de l’assemblée générale du 30 avril.






 
 

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