La nécessaire introspection des politiciens européens

mardi, 18.02.2014

Le vote suisse du 9 février contre l’immigration de masse est aussi une façon de remettre en question l’UE.

ANDREAS HÖFERT*

«Un coup de tonnerre, un séisme, un jour de deuil!» Les médias suisses et étrangers broyaient du noir après la votation du 9 février, qui a vu une courte majorité de Suisses (50,3%) se prononcer en faveur d’une réduction de l’immigration européenne et de la réintroduction de quotas.

La plupart des experts et des éditorialistes s’interrogeaient avant tout sur l’impact de cette décision sur l’économie suisse et, plus généralement, sur les relations entre la Suisse, l’Union européenne (UE) et le reste du monde. Rares sont ceux à avoir relevé que le résultat de cette consultation pouvait également refléter un malaise qui, malheureusement, s’étend bien au-delà de la Suisse.

S’il est difficile d’évaluer à ce stade comment la votation affectera l’économie suisse, il ne fait guère de doute que cet impact ne sera pas positif. Plusieurs dirigeants européens de haut rang, dont la chancelière Angela Merkel, ont exprimé leur mécontentement. L’UE a souligné que la dénonciation, ou tout au moins la modification unilatérale par la Suisse de l’un des nombreux accords bilatéraux pourrait remettre en cause tous les autres accords. Pour commencer, l’UE a mis un coup d’arrêt aux négociations sur le marché de l’électricité qui, selon Doris Leuthard, la ministre suisse de l’Energie, étaient «achevées à 95%».

Outre les représailles de l’UE qui pourraient ne pas s’arrêter là, l’incertitude à laquelle les entreprises suisses sont confrontées pourrait également avoir un impact très négatif sur l’économie. Sachant qu’il faudra jusqu’à trois ans pour mettre en œuvre la décision du peuple suisse, cela signifie que les entreprises navigueront à vue pendant cette période, tant en matière de planification que d’embauche.

Le vote des Suisses a été analysé sous toutes les coutures durant la semaine dernière. Pour les uns, il est révélateur d’une xénophobie. D’autres y voient le ras-le-bol de «nombreux Suisses qui enragent de voir leur réseau routier et autoroutier saturé, les trains bondés ainsi que les prix de l’immobilier et les loyers crever le plafond». Toutefois, ce genre d’explications me semble simpliste.

Les médias allemands et français (pour ne citer qu’eux) évoquent une raison plus profonde: «Si une consultation similaire avait été réalisée dans notre pays, le résultat aurait été le même qu’en Suisse.» Loin de se distinguer, les Suisses ont juste illustré un malaise ressenti également par un grand nombre d’Européens, qui ne peuvent pas l’exprimer par le biais de la démocratie directe.

Ce malaise est parfaitement résumé par un modèle élaboré il y a quelques années par Dani Rodrik, professeur à Princeton et baptisé «l’impossible trilemme de la mondialisation». D’après ce trilemme, on ne peut pas avoir en même temps, la mondialisation, les Etats nations et la démocratie. Il faut renoncer à l’un de ces trois éléments. Dans le cas de l’Europe, on peut remplacer le terme «mondialisation» par UE.

Alors que la crise de l’euro entrera bientôt dans sa cinquième année, de nombreux Européens ne croient plus vraiment à l’idéal de la construction européenne. Ils voient l’UE comme une sorte de créature qu’ils ne contrôlent plus, ou plutôt qui aurait échappé au contrôle de leurs élus nationaux. Le discours de nombreux politiques européens lorsqu’ils s’adressent à leurs électeurs accentue cette sensation de déficit démocratique au sein de l’UE. Au risque de verser dans la caricature, on peut résumer la situation de la manière suivante: «A chaque fois que quelque chose de bien survient, le mérite m’en revient (à moi, votre élu national); à chaque fois que quelque chose de mal se produit, c’est la faute à Bruxelles.» Et malheureusement, l’Europe est abonnée aux mauvaises nouvelles ces derniers temps.

Entre le 22 et le 25 mai, les électeurs de l’ensemble des pays membres de l’UE éliront un nouveau Parlement européen. D’après les sondages, les partis «traditionnels» de droite comme de gauche pourraient être durement sanctionnés, tandis que les partis anti-européens d’extrême-gauche et d’extrême-droite sortiraient renforcés pratiquement partout. Ils pourraient rafler jusqu’à un quart des sièges au Parlement.

Ignorer cela, tourner en dérision les partis «populistes» et ne pas répondre aux angoisses de nombreux Européens qui ont le sentiment de ne plus avoir la maîtrise de leur propre destin, ne fera que renforcer le vote protestataire. A cet égard, le vote suisse ne se limite pas à claquer la porte au nez de l’Europe.

Il s’agit aussi d’un tir de sommation en direction des hommes politiques européens, qui seraient bien inspirés de veiller à ce que la construction européenne s’inscrive dans un cadre véritablement démocratique.

* Chef économiste,    

UBS Wealth Management






 
 

AGEFI



 
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