L’austérité bancaire silencieuse

jeudi, 23.01.2014

Le durcissement des réglementations financières, le désendettement et les restrictions conséquentes dans l’octroi de crédit limitent la croissance.

AXEL WEBER SERGIO ERMOTTI*

La consommation privée tourne au ralenti en Europe et dans beaucoup de pays industrialisés. Ce phénomène est problématique car notre capacité à renouer avec la croissance dépend de notre aptitude à assurer à la fois une consommation privée durable et des finances publiques viables. Qui plus est, les récents changements réglementaires risquent d’avoir des effets secondaires non désirés, qui pourraient entraver encore plus la croissance.

Tout d’abord, un rappel de quelques faits. Depuis début 2008, la consommation publique au niveau mondial a augmenté de 20% en termes réels, tandis que la consommation privée n’a crû que de 5%. En d’autres termes, malgré un discours prônant l’austérité, les gouvernements continuent à dépenser davantage que le secteur privé, ce qui a d’importantes répercussions sur les plans structurel et cyclique.

Sur le plan structurel, la dette publique et la part des dépenses publiques dans l’économie doivent être supportables.

L’an dernier, la part de la consommation publique dans le PIB mondial a atteint son plus haut niveau depuis 1980. Parallèlement, les ratios dette/PIB ont grimpé à des niveaux record dans de nombreux pays. La marge de manœuvre des économies développées pour ramener la dette publique à des niveaux supportables ne cesse de se resserrer du fait des évolutions démographiques et de leurs effets sur les taux de croissance.

Sur le plan cyclique, la consommation privée doit jouer un rôle plus important dans la prochaine phase de reprise économique. La consommation privée est la principale composante du PIB mondial. Or, lorsque la récession s’est mise en marche, elle cédait déjà du terrain et ne cesse d’ailleurs de crever de nouveaux planchers multi-décennaux.

Plusieurs facteurs entrent en ligne de compte, notamment le cycle potentiellement vicieux du recul de la confiance des entreprises, du chômage et de dépenses de consommation anémiques. La rigueur budgétaire pourrait également avoir contribué à freiner la croissance. Reste qu’une forme d’»austérité silencieuse» semble s’être imposée, de manière égale et simultanée, dans le secteur bancaire. Cette tendance est alimentée par le durcissement des réglementations financières, par le désendettement et par les restrictions conséquentes dans l’octroi de crédit au secteur privé.

A quel point le lien est-il puissant entre le secteur bancaire et l’austérité? Les premières études d’impact ont révélé qu’il était important, mais difficile à mesurer. Pourtant, ces dernières années, la contradiction entre certains objectifs visés a suscité des tensions: d’une part, les régulateurs poussent les banques à détenir plus de fonds propres et, de l’autre, la hausse du crédit et des prêts bancaires doit, dans un cadre plus général, être un levier de croissance.

Pour accroître leurs ratios de fonds propres, les banques ont deux solutions: augmenter leur capital ou réduire les actifs pondérés en fonction du risque (RWA). Un document récent de l’Autorité bancaire européenne montre que, pour 64 banques de l’Union européenne (UE), le ratio de base de catégorie 1 est passé de 10% en décembre 2011 à 11,7% en juin 2013. Cette amélioration tient autant à l’augmentation de capital qu’à la réduction des RWA par les banques.

S’agissant de la réduction des actifs pondérés en fonction du risque, force est de constater que les banques ont été implicitement incitées à délaisser les prêts aux entreprises, qui demandent beaucoup de fonds propres, au profit d’activités en mobilisant moins, telles que les prêts aux gouvernements.

La faible activité de prêts bancaires a été quelque peu compensée par celle sur les marchés des capitaux. Le problème est que les prêts bancaires représentent toujours 80% de tout l’arsenal de financement des entreprises. Du reste, si l’émission de dette est une option pour les grandes entreprises cotées bénéficiant de notations de crédit raisonnables, ce n’est pas une solution de financement viable pour les sociétés plus petites, et encore moins pour les particuliers.

Résultat: le renforcement de la base de capital des banques est en contradiction avec la focalisation croissante sur la disponibilité du crédit. Le chancelier britannique George Osborne a récemment bien exprimé ce dilemme: il s’agit d’un besoin de «stabilité financière, mais pas de la stabilité d’un cimetière». Toutefois, concentrer l’attention sur les ratios d’endettement et les modèles de risque standardisés au lieu des ratios de fonds propres basés sur des modèles reflétant le véritable profil de risque des portefeuilles sous-jacents pourrait pousser les banques à amplifier encore le deleveraging. Au final, il en résulterait une diminution des capacités de prêt des banques, ce qui réduirait aussi implicitement les investissements du secteur privé.

Les standards de Bâle III pour réglementer les exigences de fonds propres constituent un grand pas en avant. Comme l’accent porte sur l’augmentation des ratios de capitaux reflétant les risques, la qualité du capital s’est en conséquence nettement accrue et les calculs des actifs pondérés en fonction du risque sont également devenus plus stricts et plus complets. Nous partageons l’opinion du Comité de Bâle que le ratio d’endettement (leverage ratio) devrait garder son caractère de «filet de sécurité». Il ne devrait toutefois pas devenir une contrainte de capital obligatoire dans la marche ordinaire des affaires.

Le fait que le Comité de Bâle ait récemment accepté de définir les modalités de calcul du ratio d’endettement a clarifié la situation. Ces explications ont répondu à de nombreuses questions en lien avec les banques d’investissement, mais elles n’ont pas été assez claires en ce qui concerne les activités bancaires traditionnelles. Elles laissent ouvertes des questions sur la façon de stimuler la croissance, surtout si l’on considère que certains souhaitent augmenter le ratio d’endettement bien au-delà des 3% agréés au niveau mondial.

La définition de Bâle du ratio d’endettement ne fait pas de distinction entre les actifs liquides de haute qualité et à faible risque, tels que les liquidités ou les obligations souveraines très bien notées, et les instruments illiquides à haut risque. C’est là un point problématique, car la pression des marchés pourrait contraindre les banques à réduire leurs coussins de liquidités, formés d’actifs liquides de haute qualité, pour doper leur ratio d’endettement et leur rentabilité.

Ces banques verraient fondre leur protection contre les risques de liquidité. Résultat: elles seraient moins stables, ce qui n’est certainement pas le but recherché.

Etant donné que la définition ne considère pas le degré de risque relatif des actifs, ni les différences dans les régimes comptables ou dans les réglementations, deux banques qui affichent le même ratio d’endettement peuvent avoir un profil de risque complètement différent. Mais cela n’apparaît pas comme manifeste pour les investisseurs ou les instances de réglementation focalisés uniquement sur le ratio d’endettement. Paradoxalement, cette approche favorise les banques qui n’ont pas adapté leur modèle d’affaires et est en complète contradiction avec une gestion prudente des risques et avec des pratiques bancaires sûres et solides.

A noter que, pour la consommation privée, le fait d’encourager les banques à détenir des actifs plus risqués et moins liquides peut également limiter la demande d’activités économiques moins risquées, comme les prêts hypothécaires et le financement du commerce, qui seraient pourtant bénéfiques à la prospérité économique générale.

UBS plaide en faveur d’une meilleure stabilité du système financier et œuvre dans ce sens. Pour autant, nous estimons qu’une surpondération du ratio d’endettement et des modèles de standardisation des risques comme outils de règlementation risque de donner des impulsions dans la mauvaise direction et de freiner ainsi la croissance économique. A nos yeux, le mieux pour soutenir la fragile reprise serait de reporter l’attention sur la mise en œuvre cohérente du système basé sur la gestion des risques tel que défini par Bâle III au lieu d’essayer de réformer la réforme avant même sa mise en œuvre.

* Président et CEO d’UBS    

Une version de cet article est parue mardi dans le «Wall Street Journal






 
 

AGEFI



 
...