«Public Eye est avant tout un lobby»

jeudi, 30.03.2017

Unige. Le recteur Yves Flückiger réagit à la remise en cause des chiffres publiés sur l’emploi du secteur du négoce de matières premières en Suisse.

Interview: Elsa Floret

Yves Fluckiger, recteur de l'Université de Genève

Suite au communiqué publié mardi par l’ONG Public Eye (lire L’Agefi du 28 mars), L’Agefi a obtenu la réaction du recteur de l’Université de Genève, Yves Flückiger, également président du conseil de fondation du SRIC (Swiss research institute on commodities).

L’ONG remet en cause le nombre d’emplois actifs dans le secteur du négoce de matières premières, paru dans une étude (Commodity trading monitoring report) réalisée par le SRIC.

Vous présidez le conseil de fondation du SRIC. Avez-vous eu accès à sa méthodologie de travail avant publication du Commodity trading monitoring report?

Le conseil de fondation du SRIC a demandé une offre à l’IREG (institut de recherche appliquée en économie et gestion) pour analyser les données collectées dans le cadre de l’enquête. L’offre soumise contenait un volet de méthodologie statistique, qui était parfaitement adéquat pour analyser ces données issues de l’enquête. L’IREG dispose de toutes les compétences requises pour mettre en œuvre ces méthodes statistiques usuelles. Le questionnaire lui-même et la définition du secteur ont été élaborés en amont de l’étude, en concertation avec tous les acteurs concernés.

Les mêmes données, issues du même questionnaire, ont d’ailleurs été exploitées pour des statistiques concernant les droits humains et reprises par l’Institute for Human Rights and Business dans le cadre de son étude sur le négoce des matières premières.

Il n’y a certes pas de lien structurel entre le SRIC et l’UniGe, mais que pensez-vous du résultat de cette étude Commodity trading monitoring report?

Cette étude fournit des données, qui faisaient grandement défaut au public comme aux autorités publiques pour fonder les discussions sur des bases concrètes. Aborder le secteur des matières premières en réunissant tous ses acteurs est d’ailleurs la vocation du SRIC. On retrouve dans son conseil de fondation des représentants des autorités fédérales et cantonales, des organisations internationales (International Trade Centre), de la société civile (Swisscontact), des institutions académiques (UNIGE) et du milieu professionnel (STSA et Swiss Coffee Trade Association). Son champ d’action ne se limite pas au négoce, il s’étend par exemple à l’impact environnemental ou aux enjeux éthiques.        

Que pensez-vous de la remise en cause des chiffres, notamment le nombre d’emplois actifs dans le négoce de matières premières, de la part de Public Eye?

Il est surprenant que Public Eye, qui a été associé à la réalisation du questionnaire, ait choisi la voie d’un communiqué de presse au ton polémique. Les données disponibles ont été traitées avec toute la rigueur scientifique requise: l’analyse statistique concernant le marché de l’emploi a été conduite après que les sociétés financières ont été retirées de l’échantillon et la qualité de cet échantillon a été vérifiée, notamment par l’envoi du numéro REE (registre des entreprises et des établissements) de toutes les entreprises ayant été sollicitées auprès de l’Office fédéral de la statistique. Aucun biais n’a été détecté ce qui a permis de poursuivre l’étude.

Suite à la remise en cause dans la presse de Public Eye de la véracité des statistiques publiées par le SRIC, quelles sont les actions menées par le SRIC Foundation?

Nous n’avons pas vocation à participer à un débat politique sur l’utilisation qui pourrait être faite des conclusions de cette étude. Elle a été réalisée dans un but scientifique. Nous répondons donc volontiers aux questions qui nous sont posées et apportons tous les éléments méthodologiques propres à garantir la qualité de notre travail.

La SRIC Foundation va-t-elle remettre en cause son Commodity trading monitoring report? Va-t-elle réagir officiellement à cette remise en cause?

Les données disponibles ont été traitées avec toute l’expertise voulue, le rapport est factuel et ne prend pas position. Libre ensuite aux acteurs du domaine de s’en saisir pour donner leur interprétation et leur lecture. Mais ce n’est pas parce que les résultats ne correspondent pas aux attentes de certains qu’il faut remettre en cause la méthode.  Si cette étude est reconduite, comme le recommandent ses auteurs, il faudra bien sûr réexaminer la question de l’échantillon et celle de la définition du secteur. Son périmètre peut varier, ce ne sont pas forcément les mêmes entreprises, qui sont concernées selon la question que l’on traite, celle de l’emploi ou celle des droits humains, par exemple.

Qui détient la vérité sur les vrais chiffres de l’emploi du négoce en Suisse? Quelles sont les autorités compétentes?

Personne! Ces données faisaient cruellement défaut et les différents acteurs concernés ont souhaité mener une enquête auprès des entreprises concernées afin d’y voir plus clair. Il faut à mon sens saluer cet effort de transparence et en profiter pour demander à l’Office fédéral de statistique d’intégrer dans sa nomenclature des secteurs une procédure pour identifier les emplois recensés dans ce secteur. Cela peut être précisément une des fonctions du SRIC. Mais il ne faut pas s’y tromper, l’OFS procédera aussi par une enquête non exhaustive auprès des mêmes acteurs pour mettre ensuite à disposition des chercheurs les données sur lesquelles ils appliqueront probablement les mêmes méthodes statistiques que celles employées par l’IREG!

Quelle est votre explication sur le respect de la confidentialité des données?

Le libre accès aux données et la replicabilité des résultats sont des éléments essentiels de la recherche académique, qui se heurtent parfois à des enjeux de confidentialité. De plus, les données individuelles issues du questionnaire permettraient, le cas échéant, de reconnaître les entreprises, qui ont répondu. Le questionnaire avait été soumis avec une clause de confidentialité. Livrer ces données, même anonymisées, serait contraire au respect de cette clause.

Quel est, selon vous, le problème soulevé par Public Eye? Est-ce vraiment un problème? Celui de la confidentialité des données? Celui du lobbyisme?

Le véritable problème est celui de la pauvreté des données disponibles sur ce secteur important de l’économie suisse et l’étude menée par l’IREG est une première tentative pour y répondre. Public Eye est un lobby au même titre que d’autres acteurs du secteur du négoce des matières premières. Il utilise la question de la confidentialité des données pour défendre son point de vue.

Comment garder la tête froide après cette remise en cause?

En rappelant ce que je viens de vous dire et en relevant surtout la difficulté du travail d’expertise dans un domaine, qui fait l’objet de tensions. Il faut surtout éviter de tomber dans le piège de ne considérer qu’une étude est bonne, que si elle confirme certaines thèses ou hypothèses.





 

AGEFI



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