Blockchain et négoce font bon ménage

jeudi, 30.03.2017

Mercuria Energy. Première technologie vraiment adaptée aux processus déjà existants dans le trading des matières premières. L’intérêt est plus que vif.

Interview: Nicolette de Joncaire

Alistair Cross, responsable des opérations du groupe Mercuria Energy

Registres distribués, smart contracts, blockchain: les nouvelles concernant l’application de la technologie au secteur du négoce se multiplient depuis l’annonce de la première grande transaction de négoce pétrolier réalisée par Mercuria Energy en février. Pourquoi un tel engouement pour cette technologie? Parce que, pour la première fois, un outil parait coller précisément aux processus déjà en vigueur dans la profession: transactions complexes et changeantes, parties prenantes multiples, nécessité d’une validation authentifiée à chaque étape. Il ne s’agit pas de simple numérisation mais de la mise en œuvre d’un instrument qui contient dans son concept les mécanismes inhérents au métier. Entretien avec Alistair Cross, directeur des opérations du groupe Mercuria Energy Trading à Lausanne en marge du FT Global Commodities Summit.

En quoi la blockchain correspond-elle à la manière dont opère votre secteur?

Dès le départ, le smart contract permet de combiner dans un objet électronique le processus de confirmation d’une transaction et le crédit documentaire. Il offre donc un protocole systématique qui permettra le règlement de la transaction et évitera toute controverse sur les termes convenus par les traders. Le trading physique comprend une multitude d’étapes et de participants dont certains profitent de la lourdeur des mécanismes actuels pour retarder l’échéance ce qui signifie, dans ce contexte, retarder les paiements. En temps normal, un cargo doit être réglé dans les 30 jours or la lenteur de l’acheminement des documents exige souvent l’émission d’une (ou parfois même de plusieurs) lettre de garantie (letter of indemnity), un document juridique qui garantit l’indemnisation d’un tiers en cas de pertes et demande un paiement sous réserves. Au cours d’une deuxième étape, le smart contract peut être enrichi pour spécifier qui sera responsable du nom exact des contractants, du connaissement (bill of lading), de la définition des produits à livrer, des certificats de qualité et de quantité, des certificats d’origine et de la facture. La troisième étape est, bien évidemment, de collecter ces documents pour les incorporer au smart contract électroniquement exception faite, pour le moment, du connaissement dont il n’existe pas de format électronique unanimement reconnu.  Comprenez que chaque étape comprend une validation authentifiée ce que le blockchain permet.  Cette technologie offre donc implicitement une numérisation complète du work flow tel qui est pratiqué aujourd’hui dans le trading physique.

Qu’implique de standardiser électroniquement le connaissement?

La reconnaissance juridique d’un format standardisé par plus de 170 pays. Cela prendra quelques temps mais il est possible de commencer avec les centres les plus importants.

Comment mesurez-vous la réduction des coûts correspondant à l’utilisation du blockchain?

Dans l’expérience que nous avons menée avec un cargo de brut africain à destination de la Chine en janvier, les temps ont été raccourcis de 30 à 4 jours, soit 26 jours de fonds de roulement en moins.

Quels autres bénéfices pouvez-vous tirer de cet outil?

Nous pouvons réduire les coûts associés au risque opérationnel, et dans certains cas, les frais juridiques consécutifs aux disputes sur tel ou tel aspect de la transaction. Nous pouvons aussi minimiser les risques de fraude documentaire. Pour les banques qui nous financent, le smart contract est un collatéral de qualité supérieure à ce qui existe actuellement, surtout dans le contexte de Bâle III. Autre avantage: il deviendra plus simple d’intégrer ces contrats dans les systèmes internes existants que de copier-coller les centaines d’informations relevées sur les documents actuels. Ce qui autorisera à compléter aisément des bases de données historiques plus complètes et à les associer à des informations externes pour en extraire une intelligence plus pointue du marché.

 Cet outil peut-t-il faire évoluer le marché lui-même?

C’est possible, notamment le type d’acteurs qui financent aujourd’hui les transactions. Le traitement des crédits documentaires requiert, en effet, une expertise bien spécifique au sein des banques. Des contrats standards peuvent attirer plus aisément les fonds de trade finance, par exemple.

Pour en arriver là, il faudrait de vrais standards et une interopérabilité entre acteurs tout au long de la chaine d’approvisionnement.

Sans aucun doute. Il sera nécessaire de réunir un consortium de négociants, de banques, de majors, atteignant une taille critique afin qu’il se mette d’accord sur un standard et au moins une juridiction. Pourquoi pas au négoce de pétrole en Mer du Nord. Les Britanniques pourraient y trouver une opportunité intéressante post-Brexit.

La blockchain pourrait-elle bénéficier d’une autorité internationale en charge des aspects normatifs?

Une gouvernance de marché de type ISDA me semblerait appropriée.

Serait-elle applicable à d’autres aspects du métier?

A la gestion des inventaires et à l’émission des récépissés d’entrepôt. Pour éviter les fraudes et sécuriser les «repos» bancaires.

Focus sur la tech au FT Commodities Summit

En ce second et dernier jour du Financial Times Global Commodities Summit, la technologie était à l’honneur pour la première fois dans l’histoire de la conférence. Le thème reviendra régulièrement à l’avenir. Il y a été beaucoup question de blockchain et peu de big data ou d’intelligence artificielle malgré la présence sur le panel de Fabio Kuhn, CEO de Vortexa, une jeune société qui offre un tracking des cargos de brut sur la base d’une collection importante de données. Le panel comportait en outre Alistair Cross, directeur des opérations chez Mercuria Energy Trading,  Angelique Slach, Chief Innovation Officer Trade and Commodity Finance de Rabobank et Richard Payne, Managing Director chez Accenture. Au menu, disruption digitale, blockchain et compétences. Peu visible sur ce thème, le secteur affiche aujourd’hui un intérêt marqué au plus haut niveau. Intérêt qui parait indispensable car les gagnants de la course à la technologie seront ceux qui intègreront les nouveaux instruments dans leurs systèmes cœur dès le départ. Essentiellement sur la blockchain qui parait réunir les composants essentiels pour convenir à l’activité de trading physique (lire l’interview). Les compétences à engager vont changer. Une plus grande flexibilité sera nécessaire pour adopter au mieux les nouveaux outils. – (NJN)





 

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