Mue du négoce de matières premières

mardi, 08.11.2016

CTA. L’innovation change le visage du trading des matières premières Non sans présenter des risques Cinquième conférence de l’association à Genève.

Nicolette de Joncaire

Alessandro Gelli. Président d'une jeune association très active.

Trading algorithmique, analyse du big data et intelligence artificielle, blockchain, modèles de prévision des flux de gaz ou des récoltes, optimisation du suivi des navires: quelles sont les innovations qui vont influer le plus la manière dont le négoce des matières premières est conduit?  A la recherche d’une efficacité toujours plus grande, les négociants adoptent des techniques de plus en plus sophistiquées. L’accroissement des règlementations les contraint à une compliance chaque jour plus exigeante. Comme tous, ils subissent de multiples attaques de leurs systèmes informatiques qui nécessitent un renforcement de la cybersécurité. Mais tous ne sont pas égaux devant l’effort à engager pour se maintenir à un niveau nécessaire de compétitivité.

L’association des anciens du diplôme d’études avancées et du master en trading, commodity finance and shipping de l’Université de Genève (CTA) organisait en fin de semaine dernière la cinquième édition de sa conférence annuelle, présidée par Alessandro Gelli et Milan Thomas. Devant un public nombreux rassemblant près de 200 personnes (dont à peine 20% de femmes), une partie des problématiques de l’adoption des nouvelles technologies dans les activités de trading était abordé par un panel réunissant Victoria Attwood Scott, Global Head of Compliance chez Mercuria, Gérard Delsad, Chief Information Officer deVitol, Panos Dimitracopoulos, Chief Commercial Officer du grec Signal Maritime, Olivier Tison, analyste du gaz naturel  chez Gunvor et Jeremy Willi, trader en huiles végétales chez Cargill, sous la houlette de John Kemp, analyste senior chez Thomson Reuters.

Côté application des règlementations, «la coordination entre le département de compliance et celui d’informatique doit être étroite et permanente» expliquait Victoria Attwood Scott. L’explosion du volume des données disponibles, les accès multiples offerts aux employés (ordinateurs portables, Smartphones) et la prolifération des partenaires (prestataires, clients, organes de régulation) posent des problèmes complexes de gestion et de sécurité. A titre d’exemple, la due diligence à mener sur un client doit tenir compte d’une multitude de flux d’information dont l’exactitude doit être vérifiée pour trier le bon grain de l’ivraie. La technologie permet d’accéder aux marchés et d’exécuter les transactions de manière plus complète et plus rapide mais il faut prévenir les défaillances techniques et les erreurs d’interprétation. Comme il faut prévenir les infractions à la sécurité que les régulateurs surveillent de près. La formation du personnel est donc essentielle. En bref, la digitalisation a un impact massif sur les procédures de contrôle.

«En raison des coûts, la conformité à des règlementations multiples - voire contradictoires - peut être une entrave à l’entrée de nouveaux acteurs sur le marché» confirmait Gérard Delsad. Gérer la cybersécurité dans un grand nombre d’antennes disséminées de par le monde peut s’avérer difficile. Tout comme Victoria Attwood Scott, Gérard Delsad juge que l’éducation des collaborateurs est primordiale. Ce n’est pas tout. Encore faut-il s’assurer que les partenaires avec lesquels une société travaille aient aussi mis en place un niveau de sécurité suffisant pour ne pas menacer l’intégrité des systèmes. Quant à l’usage du cloud, il reste encore sous haute suspicion.

Extraire des données significatives des flux disponibles est indispensable à la due diligence client mais aussi à l’analyse de l’offre et de la demande de produits. La quantité d’information est en augmentation constante mais l’intelligence artificielle correspondante n’est pas encore à la hauteur. Malgré ses progrès, l’apprentissage machine (machine learning) manque encore souvent de la sophistication nécessaire, estime Gérard Delsad.

 Revenant sur l’évolution du marché du gaz naturel, Olivier Tison exposait comment, en Europe, le passage de l’intégration verticale (régie par des contrats à long terme entre fournisseurs et acheteurs) aux marchés ouvert à la concurrence a complexifié la gestion de l’information correspondante. Avec 17 hubs gaziers et 44 points de trading, le trading du gaz naturel demande la collecte et l’assimilation de données nombreuses dans des bases de données géantes nourries en temps réel. Une application typique du big data. De la même manière, l’essor des renouvelables implique la récolte de données en provenance d’unités de production à la fois plus petites mais infiniment plus nombreuses (y compris celles qui correspondent simultanément à des producteurs et consommateurs). Il implique aussi d’intégrer les prévisions météorologiques qui commandent l’offre et la demande. La collecte et l’analyse d’information exige des moyens considérables de la part des traders physiques. L’utilisation de l’intelligence artificielle, largement limitée aux séries-temps (time series) et à la prédiction des voyages maritimes, ne permet pas encore d’appréhender les trends de manière satisfaisante. L’intelligence algorithmique n’a encore qu’un faible impact sur les marchés physiques.

Toutefois, l’effet se fait déjà sentir. La salle des marchés du futur s’esquisse. Sa taille s’est réduite et les informaticiens y sont bien plus présents qu’il y a dix ans. La gestion même des relations avec les partenaires peut être optimisée par les flux digitaux comme l’expliquait Panos Dimitracopoulos.

«Les disruptions technologiques dans l’univers physique, biologique et digital vont croitre de manière exponentielle» estimait Jeremy Willi. Une partie des transactions agricoles peut se faire aujourd’hui de manière semi-automatique en relation avec les modèles météorologiques (pas question de high frequency trading sur les marchés physiques qui n’ont pas la profondeur nécessaire). L’analyse de l’imagerie satellite permet l’estimation - même imparfaite - des quantités stockées ou du degré de maturation des récoltes. L’ubérisation pourrait même atteindre le shipping. Apparemment, elle toucherait déjà le transport par camions aux Etats-Unis. L’usage des blockchains est en cours d’application dans la gestion des voyages et, par là, dans le trade finance.

Reste encore à savoir si la technologie va accroitre ou réduire la volatilité.





 

AGEFI




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