Assurance et négoce des commodities

mercredi, 31.08.2016

Mercuria. Quand le rôle de l’assureur évolue de la protection des risques opérationnels à la responsabilité sociétale de l’entreprise.

Nicolette de Joncaire

Alexandre Sœur, Global Head of Insurance chez Mercuria Energy Trading

La fonction assurance prend un nouveau visage dans les maisons de négoce. Au-delà des services classiques de protection contre les risques opérationnels qui peuvent se présenter le long de la chaine logistique, les responsables des assurances des négociants étendent graduellement leurs services à des opérations qui s’intègrent dans une logique plus globale de résilience des sociétés, un aspect de la responsabilité sociétale des entreprises qui passe souvent au second plan. «Que les produits ou les spécifications soient aux normes ne suffit pas» confirme Alexandre Sœur, Global Head of Insurance chez Mercuria Energy Trading.

De manière générale, quatre classes de risques doivent être couvertes: les actifs (unités de production, silos, chargements etc.), les responsabilités vis-à-vis des tiers, les employés (et plus particulièrement le personnel clef) et les flux financiers. Ainsi, la responsabilité des entreprises ne s’arrête pas à la qualité et à la quantité des produits qu’elles livrent. Elle s’étend aussi à leurs employés et au contexte dans lequel elles travaillent. Ce qui est vrai des sociétés industrielles s’applique aussi aux maisons de négoce. «C’est vrai pour les pétroliers tout autant que pour l’agroalimentaire» explique Alexandre Sœur.

Des traces de diesel trouvée dans l’huile alimentaire en Ukraine aux huiles résiduelles de basse qualité identifiées dans les bunkers, les exemples de fraude ou d’erreurs dans les livraisons ne manquent pas. Les négociants sont gros utilisateurs d’assurance: pour les accidents, pour les malfaçons, les vols ou même pour les intempéries. Corollaire: toutes les grandes maisons de négoce se sont attaché les services de départements de gestion des assurances, les sociétés plus modestes confiant ce rôle aux départements de finance, des opérations ou des affaires légales et sous-traitant davantage à leurs courtiers. «Chez les traders établis depuis longtemps ou ayant atteint une certaine taille critique, le département d’assurance est la règle» confirme Alexandre Sœur. Il peut inclure un volet d’assurance interne ou une participation chez des courtiers ou agents en assurance. Avec à la clef une internalisation du transfert des risques. «Etre en mesure de résister à un évènement majeur fait partie de la résilience d’une société» confirme Alexandre Sœur. Se déclarer insolvable n’est pas acceptable pour un acteur de renom.

Dans un secteur où le risque est au cœur du métier, l’assureur apporte son savoir-faire à l’évaluation et à la mitigation en termes «de survenance et de matérialité». Entendez-par-là de probabilité qu’un évènement se produise et d’estimation des conséquences financières le cas échéant. Si l’assurance elle-même est l’étape ultime d’un processus, l’équipe assurance doit apporter son point de vue à chaque niveau pour établir les mesures de contrôle, quantifier et atténuer le risque, en réduire à la fois la fréquence et l’impact. «Couvrir chaque risque individuellement est très couteux» explique Alexandre Sœur. Pour être efficace, le gestionnaire d’assurance se doit de maitriser une vision globale et synthétique de l’activité, d’intégrer l’approche assurantielle dans la chaine de valeur.

Une fois le risque identifié et chiffré, au plan des modes de couverture, ce gestionnaire doit aussi savoir choisir entre différentes options possibles: caution bancaire ou caution alternative par exemple. Le recours au «performance bond» (ou cautionnement de bonne exécution) est souvent un préalable à la signature d’un contrat avec une contrepartie. Le montant mis en caution protège l’acheteur en cas de défaut du vendeur, notamment pour sécuriser les transactions longues à mettre en place.

Les frontières entre les modes de protection tendent aujourd’hui à s’estomper. Au niveau européen, le marché des cautions est aux mains des banques. Aux Etats-Unis, ce sont les assureurs qui émettent les cautions. Mais des évolutions sont à prévoir ou à encourager.

De plus, si un stock de matières premières peut paraitre suffisant pour servir de caution à un prêt bancaire, l’assureur risque d’être plus regardant que le banquier … et exiger un stock bien assuré.

A l’équipe assurance de proposer des solutions alternatives permettant de faire des arbitrages entre solutions bancaires et solutions d’assurance. Un arbitrage qui peut exiger une certaine créativité. D’autant que le rythme d’intervention de l’assureur est bien différent de celui du trader. Il travaille sur le long terme et doit combler le fossé entre trader, financier et assureur. En d’autres termes, il doit structurer le portefeuille de couverture par une approche transversale.

Prenons le cas d’une avance donnée (préfinancement) sur un achat de stocks. Comment se protéger en cas de défaillance du vendeur? Assurer le stock ou faire transférer la marchandise chez un tiers validé? Requalifier le risque permet des gains substantiels en termes de coûts et de conditions.

La frontière s’est progressivement amenuisée entre banques et assurances. Swiss Re, par exemple, émet des dérivés de couverture notamment sur les variations climatiques pour garantir des niveaux de production sur les marchés de l’énergie. Ils se présentent soit sous forme d’un contrat ISDA*, soit d’une police d’assurances. Cette convergence des marchés génère des arbitrages en fonction du traitement comptable et fiscal.

Interrogé sur l’Initiative pour des multinationales responsables, Alexandre Sœur estime que la due diligence est de l’intérêt des sociétés de trading. Mais quelle due diligence et jusqu’où porter la responsabilité d’une multinationale? S’il juge que le choix d’un prestataire participe de la responsabilité d’une entreprise, la question du fournisseur - plus encore lorsque le fournisseur est une société d’Etat - reste posée.

Aux Etats-Unis où la responsabilisation est beaucoup plus forte qu’en Europe en raison des contentieux incessants, il y a eu un glissement progressif de la responsabilité des procédures du petit prestataire vers le grand commanditaire. Mais les principes juridiques se doivent aussi d’être cohérents à l’international.

* ISDA: International Swaps and Derivatives Association





 

AGEFI




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