La dépendance aux matières premières

lundi, 09.05.2016

Les agences de notation enchaînent les dégradations de la note souveraine du Mozambique. Fitch, Standard & Poor’s ou encore Moody’s n’y croient plus.

Levi-Sergio Mutemba

L’un des pays les plus pauvres du monde s’enlise sur fond de corruption et de stricte dépendance vis-à-vis des matières premières. Pour le visiteur n’étant pas familier du pays, la capitale, Maputo, présente pourtant toutes les caractéristiques d’une cité en plein boom. Les projets de construction s’y multiplient. Les rues sont congestionnées par un trafic incessant. C’est ce qui apparaît en surface.

Sous ce cratère d’apparente activité, une crise sévère se développe due à la chute des matières premières. Et à la corruption. Reflétant le destin des économies en développement les moins diversifiées et dont la formation professionnelle de qualité fait défaut.

D’un taux de croissance de près de 6% au premier trimestre 2015, l’économie est passée à 1,2% au second trimestre, puis 0,9% au trimestre suivant. Pour se contracter de 2,16% sur les trois derniers mois de l’année dernière, d’après l’Institut National des Statistiques. Les investissements directs étrangers ont également chuté d’environ 30% sur l’ensemble de l’année 2015. Le Mozambique est pratiquement dépendant de ses ressources naturelles, en particulier de l’agriculture de subsistance. Crevettes, coton, noix de cajou, sucre, coprah ou encore le bois constituent ses principales cultures.

Au cours des dernières années, les espoirs de développement et de croissance reposaient presque entièrement sur les découvertes de gaz naturel dans le bassin du Rovuma, sur la côte nord du pays. Les groupes pétroliers Eni (Italie) et Anadarko (États-Unis) s’étaient entendus en octobre 2014 pour y coordonner l’extraction de 200.000 milliards de pieds cube. Assez pour alimenter l’Allemagne, la Grande-Bretagne, la France et l’Italie réunies en gaz naturel liquéfié.

Mais les cours du gaz ont suivi la pente descendante du pétrole, chutant de plus de 50% depuis début 2014 à 2,10 dollars par millions de BTU (unité thermique britannique). Cette commodité aurait pu affranchir le pays de sa dépendance vis-à-vis de l’aide internationale. Celle-ci ayant du reste nettement reculé au cours des cinq dernières années. Selon les statistiques locales, la couverture du budget annuel par les sources externes aurait diminué de 50% à un quart du budget juste avant la crise actuelle.

La corruption est également un facteur aggravant. Durant la dernière semaine d’avril, une manifestation pacifique qui aurait pu faire capituler le régime (au pouvoir depuis l’indépendance en 1975) a été avortée. Notamment par la peur qu’a suscitée au sein de la population les tentatives d’intimidation du parti au pouvoir Frelimo par l’intermédiaire des forces de l’ordre. Dont des blindés avaient été déployés au centre de la capitale. Les organisateurs de la manifestation revendiquaient notamment le jugement, par les tribunaux, de plusieurs membres du parti, ceux-ci étant perçus comme les principaux responsables du détournement de centaines de millions de dollars hors des caisses de l’État.

L’agence de notation Fitch Ratings vient de dégrader la note souveraine du pays à «CCC» - statut d’une dette dite «toxique» - contre la notation «B» auparavant. Ce, après que le Gouvernement a reconnu avoir assumé une dette occulte de 1,4-1,6 milliard de dollars. Ce qui implique un défaut possible du Mozambique sur ses emprunts extérieurs. Cette dégradation intervient quelques jours après que les agences de notation Standard & Poor’s et Moody’s ont également dégradé la note du pays, suite à la restructuration controversée de la dette de l’entreprise de thon Ematum.

L’entreprise, de statut privé, avait en effet souscrit un emprunt opaque de 850 millions de dollars. Avec la garantie de l’État, mais sans l’approbation du Parlement. Plus de 200 millions de dollars avaient notamment servi à commander des bateaux aux Constructions mécaniques de Normandie, alors que le Gouvernement s’est trouvé incapable de justifier l’utilisation du reste de l’emprunt. Il y a une quinzaine de jours, le Fonds monétaire international (FMI) a été amené par la mauvaise gouvernance du Mozambique à suspendre le décaissement d’un prêt de 286 millions de dollars. D’autres donateurs lui emboîté le pas, dont le Royaume-Uni. Au total, 14 des principaux partenaires du Mozambique ont suspendu leur projet d’aide financière.

«Nous avons reçu cette semaine de la part des autorités la confirmation de l’existence d’une grande somme empruntée dont le FMI n’avait pas été précédemment informé», a déclaré Antoinette Sayeh, directrice Afrique du FMI, lors d’une conférence de presse à Washington, il a environ deux semaines. Le ministre mozambicain des Finances, Adriano Maleiano, déniant toute responsabilité, s’est défendu en expliquant que le Crédit suisse et la banque russe VTB auraient simplement omis de préciser aux investisseurs que la dette mozambicaine comprenait déjà deux emprunts réalisés en 2013 par Ematum pour un montant de 850 millions de dollars. Ainsi que par Proindicus (société de services sécuritaires pour le secteur d’extraction au Mozambique) pour un montant de plus de 600 millions de dollars. Fitch évalue ainsi la dette publique du Mozambique à 83% du produit intérieur brut (PIB). Et souligne que celle-ci pourrait grimper à 100%, dès lors que la devise nationale, le métical, a chuté de plus d’un tiers en 2015 contre le dollar.n

La visibilité nettement réduite

Dominik Schweizer est directeur du réseau Swiss Mozambique Business Network (SMBN), qui promeut les relations d’affaires entre entrepreneurs et entreprises suisses au Mozambique. Le réseau constitue une plateforme d’échanges essentielle pour ses membres. Il a récemment organisé à Maputo, en partenariat avec l’Ambassade de Suisse et la plateforme d’information Club of Mozambique (créée par Adrian Frey), un évènement présentant les diverses entreprises suisses actives dans le pays, mais également les Mozambicains représentant les intérêts suisses. Parmi ses membres figurent ABB, Nestlé, Alden Impact Capital ou encore Bernina.

Qu’est-ce qui pousse les Suisses à rester au Mozambique face aux graves difficultés auxquelles le pays doit faire face?

C’est avant tout une perspective de long terme, devant des opportunités réelles que présente le pays. La plupart des entreprises et entrepreneurs suisses que je côtoie considère la phase actuelle comme étant propice pour investir. Ils sont conscients de la nécessité d’être patient et se concentrent sur la connaissance du marché, ainsi que sur la familiarisation avec les agences et investisseurs locaux. Ceux qui n’ont qu’une vue de courte terme sont déjà partis du pays.

Selon vous, les risques politique et légal y représentent-t-il une menace pour les entreprises et entrepreneurs suisses?

Je pense que la gouvernance publique est le principal facteur de risque. La «crise d’Ematum», par exemple, le reflète assez bien, où l’ancien président Armando Gebuza semble avoir contracté une dette garantie par État, sans l’approbation du Parlement. Ceci suscite un manque de confiance dans les organes publiques qui, à son tour, réduit la visibilité pour les entreprises et les particuliers. Ce manque de gouvernance peut aussi créer un climat de peur relatif à un éventuel conflit armé. De fait la crainte d’attaques entre le parti au pouvoir Frelimo et son principal opposant Renamo constitue un frein significatif pour le développement du tourisme. Enfin, la faible gouvernance publique, à côté d’autres facteurs tels que la chute des matières premières, se traduit actuellement par une crise des changes, où la plupart des entreprises peuvent difficilement, sinon plus du tout, obtenir des devises face à la chute brutale du métical.

Quels sont les secteurs dans lesquels les entreprises suisses pourraient apporter une plus grande valeur ajoutée pour le Mozambique?

L’un des secteurs clés est l’agriculture. Un grand investisseur suisse emploie 400 employés dans le district rural de Chokwe, dans la province de Gaza, à 230 kilomètres de la capitale, pour la production de bananes bio. Le producteur suisse de produits agrochimiques Syngenta est également implanté au Mozambique, constatant les vastes ressources agricoles que recèle le pays. Celui-ci nourrit également un horizon d’investissement de pas moins de 10 à 15 ans. On peut également citer l’ingénierie et les systèmes électriques avec la présence d’ABB, ou encore la consommation grand public avec Nestlé, présent au Mozambique depuis les années 1970. Nous pouvons également des acteurs de petite et moyenne taille, tels que l’entrepreneur suisse Hans Schilt, qui dirige la société d’impression et d’édition Central Impressora E Editora de Maputo depuis de longues années, ou encore Rosa Maria Jorge, représentante des machines suisses Bernina au Mozambique.

En revanche, qu’est-ce qui pourrait expliquer l’absence des banques suisses?

Au cours des dernières années, les banques se sont montrées plus restrictives quant aux marchés sur lesquels elles souhaitent s’implanter. Ceci est notamment dû à la controverse liée aux cas d’évasion fiscale de certains de leurs clients américains. Les banques suisses ont ainsi renforcé leurs processus de contrôle interne et de procédures relatifs à leur clientèle étrangère. De fait, les coûts administratifs, légaux et de mise en conformité excèdent désormais souvent le potentiel de revenus pouvant être générés sur des petits marchés. Ce qui explique l’absence de services bancaires suisses sur ces mêmes marchés. – (LSM)





 

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