Le financement de l’Etat Islamique

lundi, 04.01.2016

Sanctionner les achats de pétrole de l’Etat Islamique est difficile s’il est blanchi par la Turquie. Alors que l’on reparle d’adhésion à l’Union européenne.

Nicolette de Joncaire

Alain Chouet

Alain Chouet, officier de renseignement de la Direction générale de la sécurité extérieure française (DGSE)

L’Etat Islamique (EI) se finance pour une large part grâce aux ventes de pétrole. Difficile toutefois d’obtenir des chiffres précis. Les estimations de ses revenus pétroliers varient du simple au triple selon les sources. Quant à la destination du pétrole, elle est tout aussi polémique. Si la Turquie joue le rôle d’intermédiaire dont l’accusent certains, il va être difficile d’éviter que le pétrole de l’EI fasse son chemin vers les marchés internationaux dans un contexte ou l’UE a officiellement relancé le processus d’adhésion de la Turquie le 14 décembre.

Des revenus du simple au triple

Début décembre, au cours d’une conférence publiée sur le web, le vice-ministre de la défense russe Anatoly Antonov, accompagné de son haut commandement militaire, estimait le revenu pétrolier de l’EI aux environs de 3 millions de dollars par jour soit plus d’un milliard par an sans préciser la part imputable respectivement aux puits syriens et irakiens (un chiffre qui aurait été réduit de moitié en Syrie par les frappes russes selon la même source). En octobre, le sous-secrétaire d’Etat américain au Terrorisme, David Cohen avançait un revenu généré par les ventes de pétrole à un million de dollars par jour. Un chiffre corroboré par le Financial Times qui estime ce revenu à 1,1 million de dollars/jour. Les estimations fournies par le Financial Times ne concernent toutefois que les puits syriens dont la production est évaluée à un peu moins de 30.000 barils/jour, pour une recette annuelle de quatre cent millions de dollars (à un prix du baril qui parait cependant surestimé). Le FT ne fait pas mention des puits contrôlés par l’EI en Irak. Similairement, l’évaluation des revenus de l’EI conduite par l’institut de recherche britannique IHS (également publiée en décembre) est de 80 millions de dollars par mois dont 43% d’origine pétrolière, soit un peu plus de 400 millions de dollars annuels pour le pétrole, sans précision d’origine. Certaines sources établissent la production de l’EI en Irak aux environs de 15.000 barils/jours. Par contre, si comme l’écrivent The Guardian et CNN, l’EI contrôle environ 10% des puits irakiens, soit environ entre 3,5 et 4 millions de barils/jours, ses revenus pourraient être considérablement plus élevés que ceux avancés par les sources citées plus haut. Force est de reconnaitre que la qualité de l’information en Syrie comme en Iraq reste pour le moins pauvre. L’Observatoire syrien des droits de l’homme, source très contestée (L’Agefi du 18 septembre 2014) des médias européens sur place, reste l’une des grandes références des agences de presse à ce jour. Quant à l’attitude des Etats-Unis qui «se refusent à cibler les exploitations pétrolières pour ne pas endommager l’environnement» selon Michael Morell, ancien directeur de la CIA, elle ne laisse pas de surprendre. Ils étaient moins circonspects pendant la campagne d’Irak de 2003.

Polémiques sur la destination du pétrole

Au-delà des montants, l’une des grandes questions est celle de la destination de ce pétrole. En d’autres termes qui l’achète et donc qui, par là, finance l’EI. La réponse diffère grandement selon les sources. L’écoulement se fait à l’interne vers les raffineries et les marchés locaux de Syrie et d’Irak si l’on en croit plusieurs sources anglaises et américaines. Une grande partie part vers la Turquie aux dires du haut commandement russe qui fait état d’un véritable «pipeline routier» sur lequel il fournit photos et cartes détaillées. Il n’est pas seul à l’affirmer. Un rapport établi par Rystad Energy pour le compte du Ministère des Affaires norvégien et dont le contenu a fuité dans la presse norvégienne le 20 décembre, le confirme: «des volumes importants passent la frontière turque en contrebande en provenance des zones contrôlées par l’Etat Islamique en Syrie et en Irak. Le pétrole est véhiculé par camion-citerne et vendu à des prix réduits, entre 25 et 45 dollars le baril» (le rapport de Rystad date de l’été 2015 alors que le prix de référence se situait entre 35 et 50 dollars). Le Premier ministre irakien, Haider Al-Abadi, l’atteste également et David Phillips, directeur du programme Peace-building and Rights à l’Université de Columbia (New York), affirme que non seulement, le gouvernement turc achète le pétrole de l’EI mais qu’il soutient ses efforts de guerre.

Si les allégations russes peuvent être entachées de subjectivité politique (la conférence d’Anatoly Antonov a été publiée sur le web quelques jours après qu’un avion de combat russe ait été abattu par la chasse turque), la multiplication des informations pointant vers une responsabilité des autorités turques jette le trouble malgré les dénégations du gouvernement turc lui-même ainsi que celles des autorités américaines. «Estimant que les Turcs sont d’excellents partenaires», le porte-parole du Pentagone, Steven Warren déclare «Ils hébergent nos avions, ils mènent des frappes (ndlr contre l’EI). Ils soutiennent l’opposition syrienne modérée.»

Détail passé largement inaperçu, depuis janvier 2013, le gouvernement turc a fait retirer l’origine des importations d’hydrocarbures de ses statistiques nationales. Selon le site prixdubaril.com, «cette décision a été prise à la requête de la principale compagnie pétrolière turque, Tüpras, qui interdit déjà à l’Institut turc de la statistique (TUIK) de publier le montant chiffré de ses importations d’hydrocarbures». Cette décision est contemporaine de la naissance de l’Etat Islamique.

Le rôle de la Turquie dans l’écoulement du pétrole de l’EI ne fait que peu de doute aux yeux d’Alain Chouet, officier de renseignement de la Direction générale de la sécurité extérieure française (DGSE), et spécialiste du terrorisme islamique interrogé par l’Agefi. Pas plus que celui de certains membres du gouvernement turc actuel. «La majeure partie du pétrole de l’EI part en Turquie. La connivence entre la mafia turque et certains responsables de l’AKP est grande et quel meilleur moyen d’engranger des fonds non comptabilisés pour acheter des voix aux élections?».    

Citées par certaines sources, les unités de reconnaissance américaine auraient repéré des livraisons de pétrole de l’EI à travers le Kurdistan irakien. Une allégation confirmée par David Cohen qui déclarait en octobre que «une partie du pétrole émanant du territoire où opère l’EI aurait été vendu à des Kurdes d’Irak pour être ensuite revendue en Turquie». Compte tenu de l’animosité violente qui règne entre Kurdes et djihadistes, cette affirmation peut surprendre mais Alain Chouet ne s’en étonne pas «la position politique et les bénéfices de certains commerçants sont deux choses différentes. Y compris chez les Kurdes». On peut, dans ces conditions, se poser la question de savoir si le pétrole de l’EI a aussi un accès possible au pipeline qui mène à Ceyhan (Turquie).n

Comment la Suisse peut éviter le pétrole de l’EI

Il est légitime de s'interroger sur le bien-fondé d'acheter un pétrole aussi «sulfureux» sur un marché déjà déprimé par des excédents considérables. Toutefois, un prix drastiquement réduit (ce qu'affirme le rapport émis par Rystad Energy) peut attirer la convoitise. Si, comme les Russes le déclarent, le pétrole de l'EI est acheminé vers le port d'Iskenderun (Alexandrette) où un tanker complet serait chargé chaque jour, vers la raffinerie turque de Batman ou encore vers les unités de stockage de Silopi (tous trois en Turquie), il est parfaitement susceptible de trouver son chemin vers les marchés internationaux. Dans ces conditions, comment les négociants peuvent-ils éviter de l'acheter?

Interpellé par la parlementaire Isabelle Chevalley en mars dernier, le Conseil fédéral déclarait s'assurer que des précautions ont été prises pour s'assurer que les acteurs suisses (banques et négociants) évitent toute transaction avec l'EI: « Etant donné l'importance de sa place financière, il était primordial que la Suisse sanctionne rapidement tout soutien matériel à l'EI. Par ailleurs, plusieurs banques suisses connues pour entretenir des relations de correspondance avec des banques irakiennes ont été sensibilisées aux risques. Les services administratifs compétents ont aussi contacté certains négociants en pétrole domiciliés en Suisse… Sur les plates-formes de commerce de pétrole, il est impossible d'effectuer des transactions avec de l'argent liquide comme le fait l'EI. En outre, l'EI rencontrerait des obstacles logistiques et techniques s'il cherchait à vendre d'importantes quantités de pétrole sur le marché international.» a répondu le Conseil fédéral à Isabelle Chevalley.

Un négociant de la place genevoise nous confirme avoir été contacté par l'administration suisse ainsi que par le service du contrôle des actifs (OFAC) du Trésor américain sur la question de l'écoulement du pétrole de l'EI.

Ces mesures pouvaient peut-être garantir que les négociants suisses n'achètent pas de pétrole de l'EI dans un contexte où le groupe fonctionnait en isolation. Mais la problématique devient tout autre dans l'éventualité où pétrole est blanchi par la Turquie comme l'avancent Russes, Norvégiens et autres sources. Il serait en effet tout à fait improbable que les connaissements des cargos (bills of laden) turcs mentionnent l'origine réelle de la marchandise. « D'autant que, pour en masquer l'origine, ce pétrole ne quitterait le territoire turc que sous forme de produits raffinés « nous dit Alain Chouet. Refuser d'acheter du pétrole de l'EI reviendrait à refuser d'acheter des produits pétroliers en provenance de Turquie. Ce qui poserait de sérieux problème alors que les relations avec le pays sont bonnes. Sans compter que son dossier d'adhésion à l'Union européenne vient d'être relancé. – (NJN)


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