La fabrication à plusieurs modifie les comportements dans le travail

vendredi, 12.06.2015

Série Fablab (5/5). L’activité créatrice se fait de plus en plus en groupe par le jeu et l’expérimentation. Les Fablabs jouent un rôle crucial.

Jérôme Mizeret*

On a beaucoup évoqué la culture du DIY (do-it-yourself) ou encore de sa forme plus aboutie du DIWO (do-it-with-others). Il convient néanmoins de se poser la question de la viabilité à long terme de ce mouvement «maker». Est-ce une mode? Est-ce un réel changement à long terme de la société active? Cette question revient à se poser celle de la nature de la relation de l’homme avec la fabrication. Si, comme le suggèrent par exemple François Sigaut ou Vilém Flusser, l’homme est homo faber, autant qu’homo sapiens, fabriquer est dans sa nature. C’est même sa finalité, et il éprouve naturellement le désir d’action. Bergson pense même que l’outil et l’intelligence se sont développés conjointement, c’est-à-dire que l’intelligence est née pour et par la manipulation des choses matérielles. Sigaut propose d’ailleurs de parler d’action outillée, plutôt que d’outil: un couteau ne sert pas «à couper», mais «en coupant».

L’homo faber par excellence, c’est l’artisan. Il est entouré d’outils et il fabrique selon ses connaissances acquises du maître. Il y a donc concomitance de l’action et de la pensée: la main qui fait et le cerveau qui pense habitent le même corps: chaque action de l’un renforce la compétence de l’autre. Pour Richard Sennett, un appauvrissement fondamental de la fonction de faire est apparu lorsque la liaison a été rompue entre le cerveau et la main: le plan est fait d’un côté, la réalisation de l’autre, par des personnes différentes, ce qui a engendré souffrance et perte de plaisir.

Quand l’artisan devient ouvrier, il perd en même temps sa place sociale et son entourage de compagnons d’ateliers. Il devient isolé, déconnecté de la finalité de son travail, tant du point de vue de l’objet de son travail, vendu par un autre, que de la pratique du travail, apprise d’une «méthode» et non plus d’un pair.

Ce que l’on observe dans un Fablab comme celui de Neuchâtel, c’est un retournement de cette tendance. Dans la pratique d’abord, car la même personne développe et fabrique. Nous refusons catégoriquement de faire la fabrication nous-mêmes: c’est le concepteur qui doit préparer le fichier, interagir avec la machine, l’étalonner, la régler, lancer la fabrication.

Il y a souvent un peu de réticence au début (je ne saurai pas comment faire), mais très vite, l’expérience venant et la confiance avec elle, on observe une prise en main de l’outil de fabrication qui a deux effets immédiats: 1. la rétroaction vers la conception (tiens! j’aurais dû dessiner cette pièce comme ceci plutôt que comme je l’ai fait); 2. la satisfaction de la réussite une fois la pièce terminée qui renforce la confiance dans son action. C’est un «empowerment».

Mais il y a encore plus fondamental: si dans un premier temps les utilisateurs travaillent seuls, il arrive que face à une difficulté, l’échange s’installe. Il y a à la fois échange (transmission d’information) et assistance (faire ensemble pour apprendre). Dans quelques cas, encore trop rares, il y a un bout de conception réalisée conjointement. Le lien social se renoue doucement.

L’activité créatrice se fait de plus en plus en groupe par le jeu et l’expérimentation. Dans cette évolution, les Fablabs jouent un rôle déterminant, à la fois en créant de nouveaux savoirs et en réinventant leur transmission. Quel meilleur terrain de jeu que celui où l’on peut concevoir et faire soi-même (et avec les autres), évaluer le résultat, et refaire ensuite une nouvelle itération, tout en coopérant avec les communautés en réseau? Le fait que le Fablab Neuchâtel ait été monté dans une HES comme la Haute Ecole Arc est à la fois naturel et rassurant sur la volonté d’envisager l’avenir de la formation et de la créative sous d’autres angles. Ces observations doivent être mises en parallèles avec celles faites dans le monde du travail, où apparait de façon criante la pauvreté d’accomplissement personnel qui a accompagné la division du travail, jusqu’au parcellement extrême des tâches, et les cadences répétitives. Le nombre de suicides sur les lieux de travail en est la partie tristement visible.

A ce sujet, Sigaut note que la routine pure est à peu près insupportable, si insupportable que dès qu’elle dure un peu, on invente des pratiques dérivatives [...] Le seul remède à l’ennui, c’est l’exercice de l’intelligence, parce qu’il constitue en lui-même un plaisir. Et il conclue un peu plus loin: reconnaître l’existence et surtout la nécessité du plaisir dans le travail [...] pourrait bien s’avérer un véritable tournant dans notre histoire.

* Co-créateur Fablab Neuchâtel



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