Il faut ré-enchanter l’entrepreneuriat

mardi, 09.06.2015

Série Fablab (2/5). La majorité de l’entrepreneuriat s’est tourné vers le tertiaire.

Jérôme Mizeret*

L’entrepreneuriat a été mis à rude épreuve pendant dans les dernières décennies du XXe siècle.

Plusieurs facteurs à cela. Tout d’abord, l’industrie, lourde dans la plupart des domaines, requiert des capitaux importants, voire démesurés. Que l’on pense à l’industrie énergique (extraction pétrolière, nucléaire), les communications (télécoms, routes), les biens d’équipement et même les biens de consommation (électronique grand public, …), les capitaux à mettre en œuvre pour initier de tels activités, même en choisissant bien sa niche, sont hors de portée de la plupart.

Déjà difficiles à réunir, ces capitaux réclament en outre des rendements importants et croissants, atteignant généralement 15% et même beaucoup plus dans les phases de start-up. De plus en plus, ils se tournent vers la finance, une des seules activités capables de telles performances. Il faut également mentionner la frilosité et aversion au risque des systèmes bancaires et de financements publiques, en particulier depuis la crise financière.

S’ajoute encore à cela le fait que l’entrepreneur est sensé prendre le premier risque financier, limitant donc les candidats aux familles aisées qui peuvent rassembler rapidement le premier round.

En conséquence, la majorité de l’entrepreneuriat s’est tourné vers le secteur tertiaire, dont les mises de départ sont souvent plus faibles.

Ceci est en train de changer car ces barrières se lèvent avec l’arrivée de la troisième révolution industrielle. On voit apparaître aujourd’hui de nouveaux outils de production, imprimantes 3D et autres outils de fabrication numérique, dont la complexité est dans le software de pilotage (le «driver»), et non plus dans la construction. Or ces programmes informatiques peuvent être réalisés à plusieurs, à distance, dans des organisations ouvertes et informelles. La communauté des makers s’en est donc saisie et on a vu apparaître des outils de fabrication de nouveau accessibles au plus grand nombre.

Parce que ces plateformes sont non marchandes et reliées entre elles, elles ont l’agilité et la puissance de développer ces nouveaux modes de fabrication. Un bon exemple est l’imprimante 3D «maker». Les premières itérations de ces machines ont été développées par des petits groupes dans des Fablabs avant d’être vendues en kit à une communauté qui en a amélioré le fonctionnement au cours du temps, améliorations qui ont été réintroduites dans les kits.

C’est un des rôles assumé par les Fablab dès leurs origines au MIT au début des années 2000, «un lieu où l’on peut fabriquer presque tout».

Le second rôle important des Fablabs est de combler «le dernier kilomètre» d’une part en mettant à disposition ces dispositifs de fabrication, et d’autre part en disséminant la connaissance de leur utilisation. Les Fablabs sont donc des «facilitateurs» d’accès et de réappropriation des outils de production, qui vont permettre de faire ensemble le chemin qui mène du «bit» à l’«atome», c’est-à-dire le transfert du modèle numérique vers l’imprimante 3D.

Pourquoi est-ce fondamental? Parce qu’en sortant la fabrication des usines, on sort également la créativité des bureaux d’études. En effet, l’impression 3D open source, en transformant les modes de fabrication, modèle en même temps un nouveau paysage (et de nouvelles approches) d’innovation et de création. Sortir la créativité des bureaux d’étude revient tout simplement à un «empowerment» général de la population, et donc à un décuplement des forces créatives disponibles.

Cela s’est passé avec le numérique «immatériel»: des développeurs des logiciels libres aux nouveaux artisans numériques développant des applications pour smartphone ou des outils informatiques online, une foule de nouveaux entrepreneurs a pu voir le jour, tout simplement parce que les moyens de productions et de distributions sont devenus accessibles. Le même scénario est en train de se produire dans le monde physique des objets: les moyens de production d’objets sont de nouveau accessibles.

La distribution locale de ces petites séries, en «circuit court», est devenue non seulement possible mais souhaité par une part croissante de la population. Un nouveau modèle de conception/ fabrication/ diffusion d’objets émerge et se développe inexorablement.

Tout ceci libère l’entrepreneuriat individuel, comme on le voit régulièrement à Neuchâtel avec des projets aussi variés que des nouvelles technologies pour la restauration d’objets du patrimoine, des outils de prises de vue intelligents, ou des objets design.

* Co-créateurFabLab Neuchâtel

Le prochain article de la série dans nos éditions de demain.



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