La culture de l’investissement privé

mardi, 06.01.2015

Socar Trading. La société de négoce en mains du gouvernement azerbaïdjanais renforce ses affaires internationales depuis Genève.

Interview: Elsa Floret

En charge de la commercialisation de 75% du pétrole brut azerbaïdjanais – soit 20 millions de barils par mois – depuis son implantation à Genève en 2008, Socar Trading poursuit sa diversification vers le négoce de produits pétroliers, de gaz ou de LNG (Liquified Natural Gas).

La situation géopolitique dans ce pays du Caucase est regardée avec attention par les grandes puissances. Pays enclavé, l’Azerbaïdjan gagne une connexion aux marchés internationaux de l’énergie avec l’oléoduc Baku-Tblisi-Ceyhan (BTC). Le pétrole azerbaïdjanais Azeri Light Crude – léger, peu soufré – figure parmi les pétroles bruts les plus chers en Europe où sa demande est en hausse.  

Socar Trading possède également des bureaux à Singapour, Dubaï, Londres, Monaco et Istanbul. Genève reste le plus important avec 120 collaborateurs sur les 160 répartis sur dix bureaux dans le monde.

Arzu Azimov, CEO de Socar Trading, a rejoint le groupe en 1994 quand le groupe – créé en 1992 après l’éclatement soviétique - décida de consolider les importations et exportations. Il explique à L’Agefi la stratégie de son groupe dont la structure est étatique, mais dont le mode opératoire est semblable à celui d’un groupe 100% privé. Grâce à l’avantage des relations diplomatiques de sa société mère, Socar Trading développe des nouveaux contrats avec des clients internationaux et établit des projets d’infrastructure en Asie du Sud, Afrique et Extrême-Orient. La réputation de Socar Trading Genève repose sur une solide présence internationale de sa maison-mère, la compagnie d’Etat.

Le gouvernement azerbaïdjanais est l’actionnaire unique de Socar Trading depuis 2012 seulement. Pourquoi avoir choisi un actionnariat mixte public-privé pour l’implantation de votre siège genevois en 2008?

En 2006 déjà, Socar avait engagé des discussions avec de nombreuses sociétés de trading dans le but d’établir son trading arm sous la forme d’un joint venture. En raison de la nature start-up du projet, il était nécessaire pour Socar de coopérer avec des partenaires internationaux qui possédaient l’expérience et la capacité de financement. Cependant, les négociations ont échoué car les sociétés de négoce ont refusé d’accorder à Socar le contrôle du joint venture et de distribuer la moitié des profits. Dans la même période, Valery Golovushkin de Lukoil approcha l’entrepreneur azerbaidjanais Anar Alizade dans le but de soumettre une proposition à Socar. Les deux professionnels trouvèrent un accord avec la structure actionnariale de Socar et Socar Trading fut établi en Suisse en 2007. Le pacte des actionnaires spécifiait qu’après cinq ans, Socar disposait du droit de pré-emption de racheter toutes les parts de Socar Trading.

Pour quelles raisons aviez-vous choisi la Suisse en 2008?

La Suisse fut choisie en raison de sa position de référence parmi les hubs de trading dans le monde. La structure de la compagnie fut discutée avec les autorités suisses jusqu’à l’obtention du système fiscal de ruling pour Socar Trading.

Quel est alors l’impact sur Socar Trading du débat actuel sur la fiscalité du canton de Genève et notamment le statut de société auxiliaire pour les entreprises de négoce?

Notre choix initial s’est arrêté sur Genève entre autres en raison de la fiscalité attractive offerte par le canton. Il est certain que si la situation avait été différente, Genève n’aurait pas été pas aussi

attractive pour des sociétés internationales de négoce et nous ne serions probablement jamais implantés ici. Le niveau de taxe à Singapour est inférieur à 5%. Dubaï est tax free pour les entreprises. Londres présente une fiscalité accueillante. Les autorités genevoises doivent être conscientes de l’extrême mobilité des sociétés de trading international comme Socar Trading.

Socar Trading s’est installé en pleine crise financière de 2008. Comment aviez-vous réussi à trouver des financements?

Le financement devait être fourni par les trois shareholders. Or, dans la réalité, Socar a rencontré des difficultés pour lever des capitaux. Effectivement, en 2008, les banques se montraient réticentes à ouvrir des lignes de crédit, spécialement à une société d’Etat de l’ère post-soviétique. Finalement, la majorité du financement provenait de Valery Golovushkin et Anar Alizade qui ont réussi, grâce à leur réputation et expérience, à obtenir les lignes de crédit pour Socar Trading. De plus, Valery Golovushkin était un professionnel de l’industrie, reconnu. Il a créé Litasco, la branche trading de Lukoil basée à Genève qui a réussi un projet très similaire à celui que Socar projetait de réaliser à cette époque. Les deux actionnaires privés ont aidé à construire cette confiance parmi les professionnels du marché et les banquiers, ce qui a permis à Socar Trading de réussir son implantation. En plus de sa contribution au capital, Anar Alizade a fournit des fonds à Socar Trading.

Trois ans après, la consolidation de Socar Trading dans le groupe Socar s’est réalisée...

En 2012, à la fin de cette période de cinq ans, Socar a donc signé l’accord de rachat des parts de

Socar Trading. Anar Alizade se retira de sa position de membre du conseil d’administration tandis que Valery Golovushkin resta le CEO et président du conseil d’administration jusqu’à fin 2013. Il se retira de son rôle de CEO fin décembre 2013 et resta président du conseil d’administration jusqu’à une date récente. Il est toujours membre du conseil d’administration. Socar a ainsi réussi à racheter les parts de ses investisseurs privés tout en conservant une culture de l’investissement privé. Nous bénéficions aujourd’hui du meilleur atout d’une compagnie d’Etat et du meilleur atout d’un trader privé. Dans nos relations d’affaires, nous sommes d’autant plus sensibles au risque de réputation que les relations diplomatiques de notre gouvernement pourraient en pâtir. Le risque politique est un risque majeur pour nous.

Quelle est la valeur de Socar Trading aujourd’hui?

Une évaluation indépendante réalisée par une des compagnies internationales d’audit (Big 4) estime que la valeur des capitaux propres de Socar Trading s’élèverait à 350 millions de dollars au 30 juin 2012 (c’est-à-dire avant le rachat) et à 425 millions au 31 décembre 2013. D’après un rapport du Boston Consulting Group et de Wood Mackenzie, la création de Socar Trading aurait rapporté à l’Azerbaidjan des revenus additionnels de pétrole brut compris entre 1,7 et 1,8 milliard de dollars pour la période allant de 2008 à 2013.

Après le pic de production du pétrole azerbaidjanais annoncé pour 2015, le third parties business une étape indispensable pour Socar Trading?

A l’origine, notre mission était de commercialiser les produits pétroliers de la maison-mère Socar pour laquelle nous étions, et sommes toujours, le trading arm. A cette mission s’ajoute un enjeu: celui du trading basé sur notre vue du marché. Aujourd’hui, nos échanges avec des contreparties tierces représentent 50% du volume de nos échanges autour du négoce et des projets. C’est, en effet, l’étape ultime de notre indépendance. Cependant, avec la transparence du marché qui s’est accrue ces dix dernières années, le négoce pur ne permet plus de dégager des marges intéressantes. Les producteurs se sont rapprochés des consommateurs finaux. Désormais, notre valeur ajoutée s’appuie sur les projets d’infrastructure upstream et/ou downstream et nous sommes customer oriented. Pour survivre, un trader doit établir un programme de globalisation et de diversification. Socar Trading possède la capacité d’absorber le risque que d’autres traders ne peuvent peut-être pas se permettre de prendre. Nos traders développent notamment le marché du LNG (Liquified Natural Gas) ainsi que du gaz et de l’électricité.

L’Iran, votre grand voisin, est toujours frappé depuis plus de dix ans par les sanctions internationales l’empêchant d’exporter sa production pétrolière. La levée des sanctions est-elle proche?

Les sanctions ont leur raison d’être imposées. Personnellement, je serais heureux qu’elles soient levées pour reprendre les affaires avec notre pays voisin et ami. L’isolement d’un pays ne mène nulle part. C’est le cas avec la Russie aujourd’hui. En Azerbaïdjan, nous bénéficions d’une position géostratégique intéressante, proche de l’Iran et nous voulons être en première ligne dès que les sanctions seront levées. Nous pouvons difficilement rester neutres.

Quel est votre avis sur la baisse actuelle du cours du pétrole?

Lorsque les traders ont décidé que le marché passait de bullish à bearish, il est très difficile de renverser la tendance. J’estime que le cours du brut n’est pas aussi faible que certains experts commentent dans leur analyse. Le marché peut toujours réagir aux évènements politiques et toute prévision s’avère difficile à soutenir.

Selon une projection de l’Opep, la consommation mondiale d’énergie va augmenter de 60% d’ici à 2040. La part relative du pétrole devrait chuter, pour être compensée par un bond du gaz et, plus marginalement, des renouvelables. Partagez-vous cette analyse?

Le développement des énergies renouvelables a été soutenu par les niveaux élevés du prix du baril. Avec les niveaux de prix actuels, je ne pense pas que ce secteur continue à recevoir des subventions des gouvernements, à l’avenir. Ecologiquement, le gaz est la commodité qui pollue le moins. Socar Trading développe de nombreux projets liés à l’exploration de gaz et participe à des projets d’infrastructure dans le gaz et l’électricité.

Interview:Elsa Floret

Le groupe Socar en quelques chiffres

Socar (State Oil Compagny of the Azerbaijan Republic) a été créée en 1992, suite à la restauration de la république indépendante d’Azerbaidjan.

Socar figure parmi les 50 compagnies pétrolières mondiales affichant un chiffre d’affaires de 1,2 milliard de dollars en 2013, audité par Ernst and Young Holding (CIS). La compagnie domiciliée en république azerbaïdjanaise a été établie par un décret présidentiel en date du 13 septembre 1992 selon la législation azerbaidjanaise. Socar est active dans les opérations upstream, midstream et downstream. Ses principales fonctions consistent en extraction, raffinage, transport du pétrole, gaz & condensats de gaz et la vente de produits pétroliers et gaziers.

Socar appartient à 100% au gouvernement de la république azerbaidjanaise et participe à des joint ventures (notamment en Géorgie et en Turquie), des consortiums et des compagnies opérant sous des participations de Socar. Les bureaux de représentation de Socar sont situés en Géorgie, Turquie, Roumanie, Autriche, Suisse, Kazakstan, Royaume-Uni, Iran, Allemagne et Ukraine et des compagnies de trading en Suisse, Singapour, Vietnam, Nigeria et d’autres pays.

Socar possède un nombre important de partenariats dans le monde entier avec des sociétés opérant dans de nombreux secteurs. Des sociétés comme BP, Exxon, Statoil, Total, Chevron, Itochu et Lukoil sont impliquées dans le développement des réserves de la Mer Caspienne. Socar détient une part décisive dans les projets nationaux et internationaux liés à l’énergie qui comprennent le pipeline TANAP (Trans-Anatolian Natural Gas Pipeline).

La mission de Socar est de fournir la sécurité énergétique à la république d’Azerbaidjan, un pays dont les réserves estimées de gaz avoisinent les 3-5 trillions de mètres cubes. (EF)





 

AGEFI



...