Ces nouvelles graines qui poussent vite

mardi, 25.04.2017

Denrées. Nouveaux consommateurs et nouvelles modes. Le grand bond en avant des légumineuses et des céréales anciennes ou… d’avant-garde.

Nicolette de Joncaire

En matière d’agriculture et de trading de produits de base, l’essor démographique et les habitudes alimentaires des zones de croissance, comme l’Inde ou la Turquie, ouvrent des perspectives neuves. Mais d’autres facteurs stimulent aussi la production de denrées jusque là négligées: la volonté d’accroître les rendements, le respect de l’environnement et l’innovation. A ces paramètres classiques s’ajoute un nouveau phénomène. Pour regonfler des marges décroissantes sur les grains traditionnels, producteurs et négociants se mettent à surfer les vagues du bio, du sans-gluten et du protéique végétal car les marchés de niche rapportent davantage que les cultures du blé, du mais ou du soja. Et les grandes sociétés se lancent sur les traces d’acteurs d’avant-garde comme AGT Foods & Ingredients (L’Agefi du 30 septembre 2015).

L’essor des légumineuses tient de l’ensemble des facteurs précités. Le Canada est devenu le premier exportateur de lentilles au monde alors qu’il n’en cultivait pratiquement pas il y a trente ans. En toile de fond, la détermination à enrichir les sols sans apport d’engrais mais aussi de nouveaux marchés, ceux de l’Asie et du Moyen-Orient ainsi que ceux de la protéine végétale. En 2014, le Canada consacrait plus de 2,8 millions d’hectares à la culture des légumineuses (dont près de 80% dans la province du Saskatchewan), soit 21 fois plus qu’en 1980 alors que les surfaces céréalières diminuaient de 28% sur la même période*. Depuis 2000, l’aire consacrée aux lentilles a cru de 77%. Moins marqué mais néanmoins sensible, aux Etats-Unis, la croissance de la superficie consacrée aux légumineuses a augmenté de 32% alors que l’espace céréalier a diminué de 19%. La surface de pois chiches cultivée aux Etats-Unis a doublé depuis 2013. Elle devrait encore augmenter de plus de 50% à la prochaine saison. A noter pour relativiser ces chiffres, les légumineuses sont plantées en rotation quadriannuelles avec les céréales.

L’India Pulses and Grains Association affirme que la demande de légumineuses s’est multipliée par six sur les trente dernières années, la valeur des exportations internationales par onze et la valeur de l’unité exportée par quatre. Les chiffres disponibles auprès de la FAO ne sont pas aussi spectaculaires mais dénotent sans ambigüité une forte poussée des légumineuses dont la production a presque doublé au niveau mondial de 1980 à 2014, passant de 40 à 77 millions de tonnes sur la période. Pour offrir un point de comparaison, rappelons que les cultures de grains majeurs comme le riz ou le blé ont cru respectivement de 87% et 66% sur cette même période.

Cité par Bloomberg, Andrea Cagnolati, CEO de la société italienne de courtage Cagnolati, estime que le secteur du sans-gluten croit de 10% par an et devrait atteindre des ventes annuelles de 7 milliards de dollars d’ici 2020. Un chiffre encore faible mais des marges apparemment plus alléchantes que celles des grains traditionnels qui peuvent devenir négatives.

Les chiffres de la FAO révèlent la croissance impressionnante sur trente ans de la production de trois céréales: le triticale, le quinoa et le fonio. Moins spectaculaire mais toutefois sensible est la croissance de la production mondiale de sorgho entre 2000 et 2014. Si le quinoa est bien connu des amateurs européens d’alimentation bio, les autres le sont moins du public occidental.

C’est au respect de l’environnement et à sa résistance aux maladies que le triticale doit son succès. Hybride artificiel du blé et du seigle exploité seulement depuis les années 1980, le triticale est cultivé essentiellement comme céréale fourragère (mais aussi pour l’alimentation des volailles), majoritairement dans l’Union européenne (la Pologne en est le premier producteur). Associant la productivité du blé à la résistance du seigle, le triticale permet de limiter l’apport en pesticides et en engrais, autorisant une agriculture biologique. En France, cette céréale est assez souvent associée à une légumineuse telle que le pois fourrager d’hiver. Inexistante dans les statistiques de la FAO de 1980, la production mondiale de triticale a doublé entre 1990 et 2000 puis doublé une nouvelle fois entre 2000 et 2014 pour atteindre 17 millions de tonnes annuelles. A noter, l’évolution du triticale a suivi le chemin inverse de celle du seigle, passé d’une production annuelle de 25 à 15 millions de tonnes. Le triticale fait aujourd’hui son apparition dans l’alimentation humaine et même dans la confection de pains spécialisés. Sa farine est moins riche en gluten que celle du seigle et donc plus difficilement panifiable sans adjonction de farine de blé mais le triticale est particulièrement riche en oligo-éléments notamment en magnésium et en manganèse et peut aisément se substituer aux graines de blé ou de boulgour dans toutes les recettes. Selon le Revenu Agricole, suivant la même trajectoire que les prix du maïs, les prix d’achat fermes du triticale ont perdu 5 euros en moyenne sur le dernier mois. La tonne de triticale s’échange à 161 euros, une décote importante par rapport aux trois campagnes précédentes.

Encore très marginales, les cultures du quinoa et du fonio affichent toutefois des croissances impressionnantes. La production mondiale de quinoa dépassait à peine 25.000 tonnes en 1980. Elle a été multipliée par 6,5 depuis, à 192.000 tonnes. Riche en protéine et sans gluten, le quinoa est aussi une plante extrêmement résistante qui s’est bien accommodée de sa transplantation hors de ses aires d’origine (le Pérou et la Bolivie). Le Pérou est d’ailleurs en passe de délaisser la culture du blé pour celle, bien plus lucrative du quinoa. Non sans raison, les importations de quinoa aux Etats-Unis ont explosé entre 2004 et 2013, passant de 4 à 70 millions de livres. Autre céréale sans gluten, le fonio est une graine rustique cultivée depuis des millénaires en Afrique de l’Ouest d’où elle vient de sortir à l’assaut des magasins bio. En 1980, la production mondiale de fonio s’élevait à moins de 150.000 tonnes. Elle atteignait 636.000 tonnes en 2014, soit 3,5 fois plus. Moins spectaculairement la production de sorgho a cru de 23% entre 2000 et 2014 (aussi vite que celles du blé ou du riz). Autre plante miracle, le sorgho, riche en fer, en calcium et en phosphore, serait un aliment idéal pour les diabétiques.

Difficile d’imaginer les grandes maisons de négoce s’intéressant à des productions si mineures? Pas si sur.

Bunge vient d’introduire un projet de grains anciens où millet, quinoa et sorgho sont à l’honneur, en réponse à la demande des «segments de consommation leaders». Quaker Oats et Kellogg ont lancé des produits pour petits déjeuners incorporant le quinoa et l’amarante (autre plante traditionnelle d’Amérique du Sud) aux yaourts, aux barres nutritionnelles et même à la pâte à pizza. Louis Dreyfus traite déjà le sorgho depuis un certain temps. LDC Mexico se flatte d’être le premier négociant international à avoir acheté les récoltes locales et LDC Australia s’approvisionne en sorgho et en légumineuses d’Australie pour les revendre en Asie et au Moyen-Orient. Cargill booste les revenus des fermes nicaraguayennes de sorgho et sa filiale Ardent Mills offre une gamme de grains anciens comprenant le quinoa, l’amarante, le millet, le sorgho et le teff (une céréale grisâtre originaire d’Ethiopie).

De fonio, on ne parle encore que très peu chez les négociants. Mais après tout, pourquoi mépriser les petites graines? Autorisée aux Etats-Unis il y a moins de 10 ans, la stevia n’est-elle pas en passe de devenir le premier des édulcorants, avec une part déjà égale au tiers du marché mondial?

* Sauf exception citée, tous les chiffres sont extraits de la base de données de la FAO






 

AGEFI



 

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