Matières premières et durabilité

vendredi, 10.06.2016

INOKS Capital. Le financement des matières premières dans les pays émergents n’est pas indissociable de l’éthique.

Interview: Nicolette de Joncaire

Nabil Abdul-Massih, CEO d'INOKS Capital.

La finance genevoise sait se renouveler là où on s’y attend le moins. Investissement responsable et financement des matières premières sont deux concepts souvent opposés. Et pourtant compatibles dans certains cas. Gestionnaire de fonds de placement enregistré auprès de la Finma depuis septembre 2015, INOKS Capital a fait du développement équitable des flux de matières premières dans les pays émergents son cheval de bataille depuis plus de dix ans. Entretien avec Nabil Abdul-Massih, CEO, Nicolas Malky, COO, et Ivan Agabekov, CFO.

De quel type d’investissement s’agit-il précisément?

Nous cherchons à extraire le rendement de la chaine de valeur ajoutée des matières premières dans les pays émergents mais dans certaines conditions seulement.  Les opérations que nous finançons doivent contribuer de manière positive à la réduction de la pauvreté et à la sécurité alimentaire dans un cadre respectueux de l’environnement et de manière durable. Nous attachons une grande importance à la gouvernance des entreprises dans lesquelles nous investissons. Notre objectif est que  la rentabilité économique soit assortie d’un impact social et environnemental positif.

Sur quelles matières premières investissez-vous?

Nos investissements ne sont ni mono-produits ni mono-géographiques. Ils concernent les matières agricoles (grains, softs et huiles, protéines animales), les entrants (semences et engrais), les métaux et l’énergie. A condition que les activités concernées ne soient pas de nature spéculative. En d’autres termes nous ne finançons aucunement les arbitrages de trading. Sur le plan régional, nous intervenons en Europe de l’Est (CIS), en Afrique, en Asie du Sud-est et en Amérique du Sud. Là où nous estimons que le capital est le plus efficace.  

Quel type de sociétés financez-vous?

Essentiellement des sociétés agricoles, industrielles ou de services connexes de taille petite ou moyenne, orientées vers le soutien de la consommation locale et de la création de valeur ajoutée locale, car nos priorités sont la lutte contre l’appauvrissement et la sécurité alimentaire.  Historiquement ce type de sociétés a représenté 75% de nos investissements mais nous travaillons aujourd’hui aussi en partenariat avec les majors de l’agriculture, à conditions qu’elles se conforment à nos critères de durabilité. Nous ne devenons actifs à l’exportation que dans les cas d’excédent de production. Par exemple, en Afrique, la colonisation a créé une grande dépendance vis-à-vis du riz et, dans le domaine agricole, nous nous intéressons donc tout particulièrement aux cultures originelles comme le mil ou le sorgho, et à défaut la production locale de riz ou de maïs.

Dans quelles conditions refusez-vous d’investir?

Nous n’intervenons jamais dans les pays sous-sanctions. Nous ne collaborons pas non plus dans des cas impliquant (ou pouvant impliquer) une violation des droits humains, la maltraitance des animaux ou une menace à l’environnement. Sont également exclues les activités compromettant la sécurité alimentaire, celles relatives à l’alcool, au tabac, aux armes, à la chasse ou celles qui concernent l’agriculture génétiquement modifiée  (OGM).

A quelles étapes de la chaine de valeur vous intéressez-vous précisément?

Toutes les étapes qui ne couvrent pas l’exportation ou l’importation proprement dites. Dans un sens, il s’agit soit de la chaine de production jusqu’au port (agriculture contractuelle ou coopérative  et pré-export) soit de la chaine de production et transformation locale destinée à la consommation domestique. Dans l’autre sens, nous nous intéressons aux étapes partant du post-import jusqu’à la consommation locale.

Sous quelle forme ces investissements sont-ils présentés?

Ils visent toujours un apport en capital de croissance sans effet de levier et sont de trois ordres: court-terme, moyen-terme et long terme. Sur le court terme, nous offrons des véhicules dédiés au financement des flux de matières premières (commodity structured trade finance) ainsi qu’au capital destiné à des investissements tactiques à court terme et à des actifs courants. A moyen terme, les placements visent la conversion de dette en equity (de type mezzanine), des investissements tactiques à moyen terme ainsi que des actifs courants et fixes. Enfin, notre offre long terme couvre les premières étapes du private equity – ou plus précisément la consolidation de ces premières étapes – et les investissements stratégiques sur les actifs courants et fixes.

Quels sont vos objectifs financiers?

Un revenu stable et récurrent, une performance constante à faible volatilité, une diversification sur des actifs non corrélés et une protection à la baisse avec un historique de défaut faible.

Quelle est la nature de vos investisseurs?

Nos produits ne s’adressent qu’à des investisseurs qualifiés: institutionnels (caisses de pension, compagnies d’assurances, family offices d’une certaine taille) et à un tout petit nombre de HNWI. En effet, il nous parait indispensable que nos investisseurs possèdent un degré de sophistication suffisant pour maitriser la compréhension des mécanismes qui s’appliquent aux types d’opération que nous couvrons et aux risques qui y sont associés. Par principe, nous sommes opposés à la commoditisation de ce type d’investissement  qui est de nature à présenter des risques importants et surtout inattendus. Le Trade Finance, par exemple, est souvent présenté comme une classe d’actifs à volatilité faible et où le taux de défaut est peu élevé. C’est une sur-simplification qui ne tient pas compte des risques extrêmes (tail risk) auxquels elle peut être soumise. En 2008-2009, nous avons subi 95% de rédemption parce que les investisseurs (souvent des fonds de fonds) ne comprenaient pas les véhicules qu’ils avaient choisis.

La connaissance s’est-elle améliorée depuis?

Pas suffisamment car cette compréhension nécessite un investissement conséquent en termes d’acquisition de savoir, tant théorique qu’opérationnel. Certains fonds de pension et family offices y ont consacrés les ressources nécessaires mais peu d’entre eux utilisent de vrais spécialistes.

Vous adressez-vous surtout aux investisseurs suisses?

La Suisse ne représente qu’environ 8% de nos investisseurs. Les deux grands pôles d’investissement sont le Conseil de coopération du Golfe (GCC) pour 46% et les Etats-Unis pour 27%.

Faites-vous appel à des services externes pour gérer vos financements?

Etant régulé par la Finma en qualité de gestionnaire de fond de placements collectifs selon la LPPC, l’ADN de l’entreprise réside dans le fait que tous nos processus sont internes qu’il s’agisse d’identification des opportunités, de due diligence, de structuration financière, d’investissement ou de gestion des risques et bien sûr de désinvestissement. Nous nous appuyons cependant sur des prestataires spécialisés (localement ou internationalement) dans le domaine légal, de l’inspection, du monitoring et de la tierce détention des matières premières.     

Comment se fait-il que vous réussissiez à vous positionner sur des marchés qui sont, par nature, essentiellement bancaires?

Les besoins en financement des flux de matières premières sont énormes. On estime leur déficit à 1400 milliards de dollars, un besoin auquel le marché bancaire ne peut plus répondre depuis que la règlementation – Bâle II/Bâle III – s’est intensifiée. Même si les banques restent très présentes sur certains types de financement encore peu touchés par le durcissement règlementaire (l’affacturage par exemple). De plus, pour minimiser leur risque, elles dédaignent une partie importante de la chaine de valeur, celle qui mène de la production locale aux ports. Quant aux fonds de trade finance, les plus importants ne dépassent pas 600 à 700 millions de dollars d’actifs sous gestion, ce qui avec une duration moyenne de 90 jours, représente environ 3 milliards par an.






 

AGEFI



 
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