La dévaluation de la livre pourrait atteindre 20% à 25%

jeudi, 17.03.2016

Brexit. Un tel scénario pèserait sur les taux de change et d’intérêts et sur une prime de risque sur les actifs britanniques.

Interview: Elsa Floret

"Nous sommes face à une décision existentielle, dont les effets compteront sur des générations", selon Didier Borowski, responsable de la recherche macroéconomique d’Amundi.

Selon Didier Borowski, responsable de la recherche macroéconomique d’Amundi, de passage à Genève hier, le choc d’un Brexit pourrait provoquer une chute de 20 à 25% de la livre dans les semaines qui suivent  le vote. La possibilité d’un Brexit risque de faire peser une prime de risque sur les actifs britanniques d’ici là.

Le Brexit s’apparente à un choc d’incertitude d’ici au vote du 23 juin au Royaume-Uni. Le résultat est binaire (50%/50% d’après les récents sondages), mais la part d’indécis est à peu près stable à 18%, qui va donc prolonger l’incertitude jusqu’au 23 juin. «La variable du marché la plus susceptible d’être inquiétée est la livre sterling», estime Didier Borowski, qui rappelle que le déficit courant du Royaume-Uni est au plus haut depuis 1973. Financé par les investissements directs étrangers à hauteur de 50% ces quatre dernières années, le déficit risque d’être plus difficile à financer en cas de Brexit car les investisseurs, initialement attirés par l’accès au marché unique, risqueraient de ne plus être au rendez-vous. Le chef économiste d’Amundi recommande d’éviter toute position longue sur la livre sterling compte tenu de l’incertitude. Le Brexit fait aussi peser une prime de risque sur les actifs britanniques (actions, obligations). Pour des raisons de?valorisation, de cycle économique? et de politique de la BCE très durablement ultra accommodante, Amundi demeure long sur les actions de la zone euro. «Le Royaume-Uni risque de perdre son AAA, d’après ce que S&P a laissé entendre, ce qui pourrait provoquer des tensions sur les taux longs. Le spread Royaume-Uni/Allemagne remonterait sans doute, ajoute Didier Borowski, qui estime que la Banque d’Angleterre n’hésiterait pas à intervenir si les tensions post Brexit venaient à mettre en péril la stabilité financière. Toutefois, il s’attend à ce que la raison l’emporte finalement chez les indécis qui ne voudront pas d’un saut dans l’inconnu. Le Royaume-Uni devrait donc rester dans l’UE, mais on risque de se faire peur d’ici au 23 juin, conclut-il.

A combien s’élèverait le coût du Brexit pour le Royaume-Uni?

Impossible à dire précisément. La grande majorité des études chiffrent le coût en se limitant aux coûts statiques, ceux liés à la rupture des accords commerciaux. Or, il ne s’agirait pas dans ce cas de figure d’un retour à la situation de 1973 pré-entrée dans l’UE! Le Royaume-Uni négocierait dans ce cas de nouveaux accords. Simplement on n’en connaît pas la teneur. De plus, un oubli majeur dans les calculs du coût est le gain lié aux effets dynamiques (compétitivité, immigration, marché unique...). Ce qui rend le coût du Brexit impossible à évaluer in fine. Mais une chose paraît acquise, il ne générerait pas d’économie budgétaire; il pourrait même conduire à une dégradation des finances publiques. Le paradoxe est que la livre sterling reste forte malgré un déficit des transactions courantes très élevé (entre 4 et 5% du PIB ces deux dernières années). Celui-ci a été financé à hauteur de 50% au cours des dernières années par des investissements directs étrangers, venant pour moitié de l’UE. Les deux points cruciaux post Brexit seraient la localisation des activités financières et l’accès au marché unique.

Le risque de change est-il le risque numéro un?

Le côté binaire de cette élection complexifie la situation. Si le Royaume-Uni reste dans l’UE, la livre sterling s’appréciera. La stratégie pour Amundi consiste à ne pas être exposé aux actifs britanniques libellés en livre. La perte du triple A du Royaume-Uni, selon ce que S&P laissait entendre, provoquerait sans doute une pression haussière sur les taux longs. Dans un tel contexte de crise, la volatilité serait forte. La Banque d’Angleterre ferait tout ce qui est nécessaire pour maintenir la stabilité financière. Elle pourrait baisser ses taux et, si besoin, reprendre son programme d’assouplissement quantitatif. En attendant, elle restera sur le qui- vive et ne bougera pas avant le 23 juin. En cas de Brexit, la dépréciation de la livre pourrait atteindre 20 à 25% dans les premières semaines.

Le Brexit représente-il une prime de risquesur les actifs britanniques?

Les tensions risquent de s’accroitre à mesure que l’on s’approche du scrutin du 23 juin. Le risque le plus important sera la crise de défiance. La volatilité sera accentuée durant la période précédant le vote, mettant les électeurs britanniques sous pression. Pour l’instant, les sondages sont très serrés. Nous suivons de près, les tendances des sondages. Avec l’espoir que le tropisme des indécis pour le statu quo les fera adopter au dernier moment un comportement conservateur de vote en faveur du maintien dans l’UE. Néanmoins, il faut avoir en tête que tout événement inattendu (crise des réfugiés, crise politique et /ou économique, par exemple sur le dossier grec, ou encore des attentats) serait source de doute pour les électeurs et pourrait les précipiter dans le camp du Brexit. Une prime de risques sur les actifs britanniques se manifesterait. Il existe de bonnes raisons de se faire peur jusqu’au dernier moment! La prime de risque concernera surtout le taux de change et peut être aussi les taux d’intérêt. En ce qui concerne les actions, vu l’importance du commerce international dans l’économie britannique, le diagnostic est plus ambigu.

Quelles sont les alternatives à la sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne (UE)?

Un des points cruciaux pour le Royaume-Uni concernera l’accès au marché unique. L’alternative possible, afin de préserver les mouvements de capitaux et de personnes, serait pour Londres d’intégrer l’Espace Economique Européen (EEE) qui comprend les 28 pays membres de l’Union européenne et trois sur les quatre pays de l’AELE (Turquie, Norvège, Liechtenstein). La Suisse s’étant retirée de l’EEE lors d’un référendum en 1992. Or, cette adhésion nécessiterait probablement l’accord de tous les pays membres de l’UE (rien n’est très clair à ce sujet), qui ne souhaiteront certainement pas rendre indolore la sortie du Royaume-Uni de l’UE. Une sortie suivie d’une négociation à la carte menacerait à moyen terme l’UE de délitement. Les pays de l’Est et la Pologne rêvent déjà d’une Europe à l’anglaise. Cependant, un choc frontal entre Londres et Bruxelles doit être évité car il serait fortement préjudiciable à l’UE et à son modèle. Des négociations intenses et compliquées, au sujet des accords commerciaux avec l’UE seront à l’agenda. Avec une incertitude sur le calendrier de ces accords, qui pourrait se faire sur deux ans, reconductibles. Une négociation sur-mesure prendra du temps. L’UE aurait certes intérêt à calmer le jeu, afin d’éviter une crise européenne potentielle, qui risque de rétroagir sur le modèle de l’UE. Mais pas trop non plus pour que d’autres pays ne soient tentés d’emboiter le pas au Royaume-Uni. Seul un rapprochement institutionnel très fort entre l’Allemagne et la France, permettrait d’éviter cet effet boomerang.

Au-delà du risque économique, le choc politique est important au Royaume-Uni. Quel est l’agenda politique des partisans du Brexit,avec à sa tête, Boris Johnson, l’actuel maire de Londres?

En cas de Brexit, l’agenda politique est peu clair. Boris Johnson s’est placé de manière tactique contre David Cameron, sans agenda. Il avait toujours été plutôt pro UE, donc ce qui explique aujourd’hui sa décision est une approche purement politicienne visant à renverser le premier ministre. Ce sera cependant le candidat le plus légitime, car il porte le clan du non, d’un point de vue médiatique en tous cas. Mais avec quel agenda? Quelles actions concrètes? Le paradoxe avec le Brexit, c’est que Boris Johnson voudra maintenir des relations très fortes avec l’UE pour négocier les accords commerciaux cruciaux pour le Royaume-Uni. Sans l’ombre d’un doute, en cas de Brexit, David Cameroun se verrait contraint à la démission. Il suffit de 50 parlementaires contre pour faire chuter Cameron, qui possède de nombreux ennemis au sein de son propre parti. Ceci dit, le mode opératoire post Brexit est déjà arrêté: il s’agit de l’article 150 du Traité de Lisbonne qui serait dès le lendemain mis en avant par le Royaume-Uni. Si la rationalité l’emporte, le vote pour le maintien devrait gagner. Avec les concessions que David Cameroun a obtenues de l’UE sur des éléments symboliques très forts (pas de contribution du contribuable britannique en cas de crise de la zone euro, conservation de sa monnaie dans le cadre de l’UE, pas de prestations sociales pendant quatre ans pour les immigrés, etc). L’incertitude générée par un Brexit serait néfaste pour le business à court terme. Les milieux d’affaires soutiennent donc David Cameron. La City n’envisage pas le Brexit, elle fait activement campagne pour rester dans l’UE. La campagne sera très active. Très offensive. Nous sommes face à une décision existentielle, dont les effets compteront sur des générations.






 

AGEFI



 
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