Susan Greenfield sur les nouvelles technologies et l’investissement

19 septembre 2013: interview de Susan Greenfield, Université d'Oxford, accordé à Marjorie Théry (Agefi), en coproduction avec Voxia et Dukascopy TV


«La technologie fera de nous des illettrés bienheureux»

Jeudi, 19.09.2013

L’humanité est en plein «Digital Age». La technologie s’est désormais immiscée dans tous les aspects de notre quotidien, de notre intimité. Nous acceptons cette évolution comme un état de fait. Et s’il était temps d’engager une réelle réflexion sur notre avenir moral, mental et, plus fondamentalement, sur le devenir de l’humanité elle-même? C’est en tout cas l’avis de la neuroscientifique britannique Susan Greenfield, auteure de 2121: A Tale from the Next Century. Rencontre.

Si la tendance actuelle se poursuit, où cela nous mène-t-il?

Susan Greenfield La technologie est partout. Elle nous assiste désormais dans toutes nos tâches. Elle est en train de devenir notre principal outil de communication et de supplanter en cela les contacts réels, en personne. Elle nous permet même de vivre des vies parallèles, sans responsabilités, de nous créer de multiples identités qui peuvent apparaître et disparaître sans aucunes conséquences, comme dans les jeux vidéo où les héros ont un nombre de vies infini. Cette tendance a plusieurs conséquences sur notre façon de percevoir et de concevoir la vie, notre humanité. Je pense que nous sommes aujourd’hui arrivés à un point charnière de notre histoire et qu’il faut engager une réelle réflexion sur quel genre de personnes nous voulons être à l’avenir. Car un faisceau d’indices de plus en plus fourni nous permet de penser que, si la tendance actuelle se poursuit sans que nous lui donnions une impulsion pour la canaliser, petit à petit, mais assez rapidement, les gens vont perdre le sens de l’identité. Ils vont devenir de plus en plus déresponsabilisés, ils n’auront plus la notion de prise de risques. L’évolution de la technologie vers une interaction uniquement orale avec les machines, les ordinateurs, fera que nous n’aurons plus besoin de savoir lire ni écrire. L’omniprésence de l’assistance de cette technologie nous permettra également de nous sentir toujours satisfait dans un monde où tous nos sens sont constamment satisfaits, sans frustration. Nous atteindrons donc une sensation de «bonheur» permanent où nous serons complètement détachés du contexte et où la conscience de nous-mêmes, voire toute gêne, seront totalement absentes. Avec ce détachement et ce retour à l’oralité, on peut dire que nous resterions en permanence à un stade enfantin de développement caractérisé par un déficit d’attention permanent et une satisfaction immédiate de tous nos désirs. C’est en fait déjà ce qui guette les générations digitales, c’est-à-dire les gens qui sont nés après 1990.

Quels sont, dans le monde actuel, les indices qui vous permettent d’imaginer de telles évolutions?

Le cerveau humain a une extraordinaire capacité d’adaptation, une plasticité qui lui permet d’intégrer rapidement les changements dans son environnement. L’âge digital où nous sommes en ce moment est en train de transformer notre environnement. De fait, notre cerveau s’adapte à cette nouveauté et se transforme en conséquence. Ce que l’on peut déjà constater dans la population, ce sont des comportements déviants qui s’amplifient rapidement. Plusieurs études ont paru qui montrent une augmentation du nombre de cas de syndrome de déficit d’attention chez les jeunes, notamment une étude anglaise où le phénomène toucherait près de 75% de la population en âge de scolarité. D’ailleurs les ventes de médicaments liés à ce syndrome sont en forte augmentation. Dans l’Etat du Michigan, aux Etats-Unis, une étude a récemment révélé une chute du sentiment d’empathie au sein de l’échantillon de population étudié. Mais bien d’autres signaux d’alerte sont en train de s’allumer: le nombre de cas de harcèlement scolaire à travers le net et le nombre de suicides qui y sont liés est en forte augmentation; on perçoit une montée de la violence extrême sur le net, les gens se permettent de dire tout ce qu’ils pensent car ils savent qu’ils le font en toute impunité, protégés qu’ils sont par l’anonymat des pseudonymes et la distance physique qui les sépare de leurs victimes. On peut également citer la montée des comportements narcissiques. Le fait d’être connecté en permanence a aussi pour effet pervers de penser de plus en plus en termes de public et de comment on est perçu par nos «amis» sur les réseaux sociaux. On commence à agir uniquement pour impressionner les gens qui nous «suivent», à s’inventer une/des vie(s), ce qui fait que l’on est toujours plus déconnecté de notre moi réel et toujours plus frustré dans la vie réelle. A l’extrême, on peut citer l’application Klout qui propose de vous donner une note relative à «votre importance dans la vie»… uniquement basée sur le volume de votre activité sur internet! De fait, les identités deviennent de plus en plus volatiles et fragiles et les comportements addictifs se multiplient. Ainsi, de l’autre côté du spectre, on voit également se développer des moyens de lutte contre ces comportements déviants. Par exemple, le lancement d’applications comme Freedom ou Self-control qui permettent de s’interdire tout accès à internet afin de gérer sa dépendance et de recommencer à vivre «déconnecté».

Quelle importance accorder à ce phénomène?

En fait, c’est un phénomène de la plus haute importance pour l’avenir de notre société. Cette modification de la conscience est comparable au changement climatique: c’est un sujet qui concerne tout le monde, qui est fortement controversé, sans précédent et qui couvre de multiples aspects de notre vie. Cela pourrait entraîner un bouleversement total de notre mode de vie et nous pose en fait la question essentielle de savoir qui nous voulons être et ce que nous voulons que la vie soit à l’avenir. Voulons-nous d’une vie en deux dimensions dans laquelle nous vivons des expériences et ne faisons que satisfaire nos sens à travers des stimulations virtuelles multiples?

Qu’y a-t-il de mal à se faire du bien?

De tout temps, nous nous sommes posé des questions sur le «bonheur» et sur la quête de ce dernier. Du sanscrit sur, sura, sundari au sex drugs and rock’n’roll, en passant par le Wein, Weib und Gesang de Johann Strauss, toutes les époques et toutes les civilisations ont imaginé un état idéal de lâcher-prise. Au-delà des hendiatris hédonistes, la poursuite et parfois l’atteinte de la satisfaction, voire du bonheur, passe habituellement par un processus qui débute avec une action et se termine sur un sentiment d’accomplissement. Ce processus se déroule selon une séquence de temps qui comprend un début et une fin, et qui implique une récompense: la satisfaction du travail accompli ou le plaisir des sens, par exemple. De l’autre côté du spectre, les comportements d’abandon sensoriel peuvent également mener au plaisir, mais il s’agit d’un tout autre type de ressenti: l’extase.
Celle-ci se caractérise par définition (ex statie en latin signifie «hors de») par une absence de conscience et, par conséquent, aucun sentiment d’accomplissement. La conclusion s’impose d’elle-même: l’extase, devenue but en soi de tout, détache le sujet de tout souci et de toutes difficultés, mais elle en fait par là même également un être sans but et dont la vie est littéralement vide de sens.

Que peut-on faire pour cadrer ce phénomène et l’empêcher de déployer toutes ses conséquences les plus extrêmes?

Ce dont nous avons besoin en priorité, c’est davantage d’études et de recherches sur l’ensemble des problématiques concernées et qui prennent en compte l’ensemble de la population. Nous devons également nous poser les questions philosophiques nécessaires à la définition de notre projet de société en prenant en compte ces évolutions. Nous devons aussi faire progresser la science sur ces sujets, sur l’étude du cerveau, mais également sur les addictions dans une perspective épidémiologique.
Mais avant tout, nous avons le devoir de rester optimistes et de réfléchir à des moyens de repositionner notre relation avec l’écran et la machine, voire virtuelle, dans un processus créatif en lien fort avec la vie réelle.

Quelles opportunités voyez-vous dans le Digital Age?

Cette période va entraîner de telles mutations dans nos comportements que les opportunités sont très nombreuses. Je mentionnerai la nécessité de faire évoluer les jeux vidéo, par exemple, afin que les personnages ne disposent plus d’un nombre de vies infini et que le joueur soit par conséquent davantage responsabilisé quant à la survie de son avatar. En clair, il s’agit de remettre de la réalité dans le monde virtuel. En termes de management, je pense qu’il faudrait redonner aux collaborateurs un sens de leur identité et de leurs responsabilités. L’idée serait de leur donner du temps et de l’espace hors de leur relation avec leur écran. Une fois débarrassés de l’assistance permanente de la machine, cela permettrait, sans doute, de leur redonner un certain sens de l’initiative.

Interview
Rohan Sant, Voxia communication

Interviews TV

Voxia, Dukascopy TV et L'Agefi vous proposent sur cette page une série d'interviews réalisés durant "invest'13", les 18 et 19 septembre 2013 au Bâtiment des Forces Motrices à Genève.

CV

Susan Greenfield est professeur de pharmacologie à l’univesité d’Oxford. Elle est neuroscientifique mais aussi écrivain et a collaboré régulièrement avec la télévision britanique (BBC).  Elle a reçu pas moins de 30 diplômes « Honoris Causa » d’universités britaniques et du monde entier et de nombreuses récompenses. Elle dirige actuellement un groupe de recherche multi-disciplinaire sur le cerveau et particulièrement les dysfonctionnements neurologiques comme les maladies d’Alzheimer et Parkinson. Elle a été élue parmi les 100 femmes les plus influentes de Grande-Bretagne en 2003 et femme de l’année en 2000 par le magazine The Observer.

COMPANY KEY FACTS

L’université d'Oxford est la plus ancienne université britannique. Elle reste en 2013 la dixième meilleure université du monde et la deuxième du continent européen d’après le classement établi chaque année par l'université Jiao Tong de Shanghai. La majorité de ses étudiants sont inscrits en sciences humaines et sociales, puis en médecine, maths, physique et sciences de la vie.