17 septembre 2012: interview de Yves Bonzon, Pictet & Cie, accordé à Anne Réthoret (Agefi) pour Dukascopy TV


La réalité répond aux attentes

Pictet. La banque aborde les marchés par sources de rendement et de risque, sans plus se soucier des allocations traditionnelles

Depuis l'année dernière, Pictet a radicalement modifié son approche de la gestion d'actifs (L'Agefi du 24 Janvier). Yves Bonzon, Chief Investment Officer de Pictet & Cie, aborde les marchés par sources de rendement et de risque, sans plus se soucier des allocations traditionnelles. Même les hedge funds sont classés par sous-jacents structurels et non plus en tant que classe d'actifs distincte. Une méthode qui permet une vraie visibilité de l'exposition finale et des sources de rendements, tout en évitant les duplications de position et en optimisant les commissions que le client doit supporter. A un second niveau, il  classe ses positions en tactiques et stratégiques.

Sur la partie stratégique, la grille de lecture actuelle met en évidence deux paris principaux: le crédit d'entreprises (23% environ) et les actions défensives (22%). La partie tactique (34,6%), largement en cash, privilégie aussi les actions allemandes.

Depuis le début de l'année, le marché escompte moins de croissance et a enfin intégré la pérennité des taux d'intérêt bas. Les stratégies de Ben Bernanke et de Mario Draghi sont claires: les taux zéro sont là pour rester. L'intervention des banques centrales a comprimé la volatilité. Du coup, le crédit d'entreprises offre des rendements de qualité: 8,8% pour l'Investment Grade, 16% pour le High Yield. Pictet Corporate Bond, par exemple, offre une performance de 10%. A noter, une poche de valeur possible sur le distressed européen.

Les actions défensives – celle des sociétés net cash, peu sensibles aux cycles, pourvues d'un modèle d'affaire stable et de rendements attendus fiables (dividendes compris) – restent enviables. Même si elles commencent à être un peu chères. D'un côté les entreprises globales (L'Oréal, BMW, Nestlé), de l'autre les entreprises à portée locale (Peugeot, services publics) avec une dispersion considérable du rendement entre les deux. "Les bonnes pommes sont chères et les mauvaises très bon marché" explique Yves Bonzon. Mais avec un IRR prospectif de 5%, même les meilleures couvrent juste l'inflation et les obligations restent nettement plus rentables, représentant sans aucun doute la classe qui assure le meilleur rendement ajusté au risque. D'où le manque d'enthousiasme des investisseurs pour les marchés actions. A noter sur les actions, l'approche Minimum Variance d'Unigestion, conçue pour obtenir des rendements stables et éviter les fortes fluctuations.

Toujours à contre-courant, Pictet n'a aucune exposition aux marchés émergents. Plus de dette ou d'actions sur les pays à forte croissance depuis bientôt deux ans, mise à part une position sur la Chine liquidée en avril au profit du Dax. Les performances négatives des devises émergentes par rapport au dollar depuis le début de l'année ne sont guère encourageantes.   Les actions non plus. Avec, sur 5 ans,  une croissance des marchés de 50% et une augmentation de la capitalisation de 500% en Chine, il est clair que l'equity subit une dilution massive. Inacceptable sans croissance. Pour ce qui est plus précisément de la Chine, on ne sait en fait presque rien sauf qu'elle ralentit. Une opacité peu encourageante.

Les perspectives?

En Europe, un marché dirigé par des politiques plus soucieux de leur électorat que de la température économique. "A croire qu'ils ont cassé le thermomètre" ironise Yves Bonzon. En Europe toujours, un déluge de règlementations hyper-détaillées et inadaptées. Tant qu'il n'y aura pas de régulateur supranational, le système ne se stabilisera pas. Ce n'est pas une crise du capitalisme mais bien une crise de la sur-régulation et de la fragmentation des règlementations nationales.  "Mieux vaut un petit nombre de règles justes que cette hypertrophie qui ne fait qu'ouvrir la voie aux arbitrages régulatoires" continue-t-il. Autre désastre, le déséquilibre géoéconomique qui fait migrer le capital intellectuel espagnol ou portugais vers la Bavière, obérant irrémédiablement la reprise du pays d'origine.

Pour en sortir, trois lignes de conduite: les transferts (impôts prélevés pour alimenter le fond de rachat européen - rejeté par Angela Merkel en novembre dernier -, union politique et impôts fédéraux, système d'assurance commun pour les banques), la restructuration de la dette (austérité, recapitalisation et consolidation des banques, haircuts) et la monétisation (achat d'obligation par la BCE, licence bancaire octroyée à l'ESM). Si la monétisation passe, on peut s'attendre à une hausse de 5 à 7% des indices européens sinon la perte pourrait aller jusqu'à 15%.

Aux Etats-Unis, l'économie a ralenti vers des taux de l'ordre de 1,5 à 2%. La baisse des coûts de l'énergie ne suffit pas à résoudre le chômage car la démographie croit plus vite que l'offre d'emplois. Les fondamentaux sont prêts pour une nouvelle étape de quantitative easing mais les conditions financières ne sont pas réunies car le marché a déjà anticipé les mesures à venir… à moins que la récession des bilans ne soit définitivement terminée. Comme pourrait le laisser présager la conjonction de la hausse du S&P et de la baisse de l'or en mars, un évènement qui ne s'était pas produit depuis 2003, premier signe possible d'une cicatrisation réelle – en l'absence de laquelle l'or serait le grand bénéficiaire. Pour l'instant le multiplicateur monétaire continue à plonger. Et puis, difficile pour Ben Bernanke de se lancer en période pré-électorale. Sans compter que politique monétaire et politique fiscale doivent aller de pair et que la "falaise fiscale" est au coin de la rue.

Aux complications européennes et à l'incertitude asiatique, Yves Bonzon préfère le dollar, les marchés développés et la technologie. L'intensification robotique des chaînes de fabrication renversera le paradigme des localisations et la Chine se retrouvera épinglée entre automatisation des processus à l'Ouest et main d'œuvre à faible coût unitaire au Bengladesh et autres pays ascendants d'Extrême-Orient.

CV

Yves Bonzon a rejoint Pictet en 1989 en tant que gérant de portefeuilles dans la division Wealth management (la banque privée). Dans ses rôles de CIO et GMD pour la division, Yves est reponsable de la stratégie d'investissement ainsi que de la plate-forme d'investissement en tant qu'unité. Yves est également membre du comité exécutif du Wealth management. Il gère également des portefeuilles discrétionnaires de nos clients privés. Avant de rejoindre Pictet, Yves a passé 4 ans à l'UBS. Il a une licence de l'Université de Lausanne (HEC Lausanne).

Autre interview Pictet & Cie

Pictet & Cie - Yves Longchamp

Company Key facts

Fondée en 1805 à Genève, Pictet & Cie est aujourd’hui l’une des plus grandes banques privées de Suisse et l'un des premiers spécialistes de la gestion d'actifs indépendants en Europe, avec plus de 357 milliards de francs d’actifs sous gestion et en dépôt au 30 juin 2012. Pictet & Cie est une société en commandite détenue et gérée par huit associés indéfiniment et solidairement responsables de ses engagements.

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