David Fyfe de Gunvor sur la demande de pétrole

19 décembre 2012: interview de David Fyfe, accordé à Nicolette de Joncaire (Agefi) pour Dukascopy TV


La tendance ne se retournera pas

L'Agefi, jeudi 8 novembre 2012

GUNVOR. Le cours du pétrole est dicté par des considérations géopolitiques mais davantage encore par le coût marginal de production.

L’orientation à la hausse du prix du pétrole depuis 2009 est irrésistible. Le cours du pétrole est largement déterminé par des considérations géopolitiques mais pas exclusivement. La reprise de la demande, notamment dans les pays émergents, et l’augmentation des coûts marginaux de production associés aux nouvelles sources d’approvisionnement encouragent une progression régulière du prix. Un prix qui répond autant aux fondamentaux économiques qu’aux pressions de l’OPEP ou aux sanctions contre l’Iran qu’à la manne énergétique générée par l’exploitation des schistes bitumineux américains. David Fyfe, ancien directeur de la recherche sur le pétrole de l’Agence Internationale de l’Energie, aujourd’hui directeur de la recherche et de l’analyse chez Gunvor, nous expose sa réflexion sur les tendances à moyen et long terme.

Quel sont les principaux moteurs du prix du pétrole?

Sans aucun doute le revenu, les exigences des membres de l’OPEP et le coût marginal de production. Du côté de la demande, la chute brutale des cours au lendemain de la crise de 2008 correspond à une contraction aiguë du PIB mondial qui a clairement réduit la demande, tant dans les pays développés que dans les pays émergents. La différence entre le consensus de croissance du PIB et une croissance de 30% inférieure pourrait générer un impact de 2 à 2,5 millions de barils/jour sur la demande d'ici à 2016 (près de 3% de la demande actuelle). La progression à la hausse observée depuis 2009 ne correspond pas à une augmentation des stocks mais bien à une reprise de la demande. Ce ne sont plus les membres de l’OCDE qui dictent les besoins mais les pays émergents. De ce fait, il devient plus difficile d’analyser l’origine précise de la demande dans la mesure où la visibilité sur les données qui proviennent de ces pays peut, dans certains cas, être incomplète. Les chiffres sont parfois trop incomplets pour permettre une analyse suffisamment granulaire. Malaisé de déterminer si une poussée de demande est causée par un réapprovisionnement des stocks, une hausse de régime des raffineries ou d’autres facteurs. Sans compter que, dans tous les cas, l’évolution de la demande est largement tributaire de décisions politiques. Du côté de la production, il est évident que les cours sont soutenus par la hausse des coûts marginaux de production du pétrole dans la mesure où il devient de plus en plus techniquement difficile d’augmenter l’approvisionnement. A long terme, les fondamentaux dictent une hausse des cours. Aux Etats-Unis, à quatre dollars le gallon, l’approvisionnement à la pompe est devenu une question politique. L’offre et la demande devront s’ajuster à la fois par une amélioration de l’efficacité énergétique et par un investissement croissant dans les sources de substitution.

Quel est l’impact des sanctions sur l’Iran?

L’estimation de l’Agence Internationale de l’Energie chiffre la baisse d’approvisionnement autour de 1,5 millions de barils/jour. A plus de 100 dollars le baril, cela représente des montants considérables. L’Iran maintient la pression sur les cours par toutes sortes de tactiques, notamment en menaçant l’accès au détroit d’Hormuz. La question est de savoir si les Etats-Unis et l’Union Européenne estiment que les sanctions sur le pétrole sont suffisantes ou s’il leur faut aller plus loin, en bloquant les actifs iraniens à l’étranger par exemple. Les prix actuels, plus élevés que ne le justifie l’offre et la demande réelles, reflètent la longue série de tensions géopolitiques qui a secoué le Moyen-Orient: guerre d’Irak, guerre en Libye et à l’heure actuelle, situation syrienne et sanctions contre l’Iran.

Où devrait se situer le cours actuel?

Les pays de l’OPEP ont tout intérêt à ce qu’il se maintienne au minimum à 90 dollars le baril. Ils sont parfaitement à même d’introduire une politique de rationnement s’ils estimaient que le prix descend trop bas et menace leur équilibre politique interne. Ce qui reste déterminant, encore une fois, sont les coûts de production des nouvelles sources. Le coût de production des schistes bitumineux américains pourrait facilement atteindre 60 à 70 dollars le baril (il s’agit ici d’une estimation générale et absolument pas de coûts précis), le coût de production du pétrole sous-marin profond au Brésil est du même ordre. Seule une récession brutale de grande ampleur pourrait faire redescendre le cours vers 50 dollars.

L’Arabie Saoudite reste le premier producteur mondial mais la Russie représente un poids pratiquement équivalent. Quelle est la politique pétrolière russe?

Les autorités russes encouragent le raffinage sur place et visent à limiter l’exportation de brut. Il faut aussi compter avec la consommation domestique qui est en hausse régulière. Par ailleurs, les exportations russes sont largement dépendantes de l’Europe et la Russie cherche activement à diversifier sa clientèle vers l’Asie. La construction de l’oléoduc Sibérie orientale - océan Pacifique (ESPO) va dans ce sens, en évacuant le pétrole vers la Chine, la Corée et le Japon. 

Les Etats-Unis pourraient-ils devenir exportateurs grâce aux schistes bitumineux? 

C’est une question de choix politique. L’exportation du brut américain est interdite car les Etats- Unis veulent d’abord assurer leur approvisionnement interne. La production à partir des schistes bitumineux pourrait atteindre entre 3 et 6 millions de barils/jour en 2020 mais rien ne dit que les Etats- Unis décideront d’exporter leurs surplus. Reste ouverte la question d’estimer la capacité des raffineries américaines à absorber ce pétrole brut léger (light sweet crude oil). Restent aussi à trancher les questions de pollution. L’exploitation et la transformation des schistes soulèvent un certain nombre de préoccupations environnementales telles que l’utilisation du sol, l’élimination des déchets, l’utilisation de l’eau, la gestion des eaux usées, les émissions de gaz à effet de serre et la pollution atmosphérique. Avec le renouvellement de l’administration Obama, la règlementation est susceptible de ralentir le rythme du développement. Comme je l’ai déjà dit, aux Etats- Unis, à quatre dollars le gallon, l’approvisionnement à la pompe est devenu une question politique. Ceci dit, si les Etats-Unis atteignent l’indépendance énergétique, la production sud-américaine et africaine pourra être redirigée vers l’Europe ou l’Asie.

CV

David Fyfe

Directeur de la recherche et de l'analyse des marchés chez Gunvor, David Fyfe supervise la recherche sur l'évolution du secteur énergétique et des tendances géopolitiques qui y sont associées. Son rôle est également de définir les perspectives en matière de négoce des matières premières. Avant de rejoindre Gunvor, David était l'éditeur du rapport sur le marché du pétrole (OMR) publié par l'Agence Internationale de l'Energy, un benchmark sur les tendances récentes des fondamentaux et des cours du pétrole, offrant des prévisions détaillées sur l'offre, la demande et le raffinage sur un horizon de 12 à 18 mois. Il était également l'un des principaux contributeurs des perspectives mondiales de l'agence. David est titulaire d'un diplôme de géologie et d'un Master en politique et économie de l'énergie d'Imperial College, Université de Londres.

Company Key facts

Gunvor

Le groupe Gunvor est l'un des plus grands négociants indépendants de matières premières. Son chiffre d'affaires s'est monté à 87 milliards de dollars en 2011, correspondant à un volume d'environ 122 millions de tonnes. Gunvor maitrise une chaine complète d'approvisionnement et de services logistiques aux marchés mondiaux de l'énergie. Ses bureaux sont établis à Genève, Singapour, Nassau et Dubai, complétés d'un réseau de bureaux de représentation à travers le monde. En tant que fournisseur intégré, Gunvor investit dans l'infrastructure énergétique complémentaire à ses opérations de négoce, comprenant mines de charbon, raffineries de pétrole, oléoducs, unités de stockage et terminaux.

Oil demand

OECD vs. Non-OECD


Future Demand


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