Alain Chouet sur l'Etat Islamique

18.09.2014 août 201: interview d'Alain Chouet, officier de renseignement français, accordé à Nicolette de Joncaire (Agefi) durant le salon Invest 2014, production Dukascopy TV


Survie limitée pour l’Etat islamique

Mardi 9 septembre 2014

Les mercenaires attendent leur solde. L’épuisement des ressources financières aura raison du grand califat. Entretien avec Alain Chouet.

Les Américains lancent l'offensive contre L’Etat Islamique (EI). Une démarche non dépourvue de sens selon Alain Chouet,  ancien chef de poste à Damas puis du service de renseignement de sécurité de la Direction générale de la sécurité extérieure française (DGSE), et spécialiste du terrorisme islamique.

Les troupes de l’Etat Islamique sont plus assimilables à des guérilléros qu’à une armée régulière. Les frappes américaines seront-elles efficaces ?

Les frappes ne sont pas inutiles. L’Etat Islamique dispose d’une véritable armée avec véhicules, campements et armes lourdes. Et l’Irak n’est pas le Vietnam où les troupes pouvaient se dissimuler dans la jungle. Elles se dispersent, certes, et se mettent à l’abri dans les villages et les centres urbains pour bénéficier de boucliers humains mais il n’est pas impossible de les atteindre. Ce qui est plus intéressant d’aborder est leur capacité de survie. Depuis que les financements saoudiens et qataris se sont taris à l’été 2013 et depuis la criminalisation du djihad par l’Arabie saoudite, les djihadistes sont confinés au Nord de l’Irak et se payent sur la bête. Ils ont certes retrouvé un souffle en raflant 500 millions de dollars à la Banque Centrale de Mossoul en juin, ce qui leur a permis de louer les chefs des tribus sunnites et de lancer l’offensive, mais le racket de «l’impôt révolutionnaire » et le pillage n’auront qu’un temps.

Ils contrôlent toutefois certains puits de pétrole

En moins grand nombre qu’on ne le dit. Sans compter les limites de leur capacité technique à les exploiter et à écouler le pétrole. Ils le revendent au cinquième du prix à des intermédiaires turcs et irakiens et cet écoulement devrait être contrôlable. Leur capacité financière est aujourd’hui limitée et deviendra rapidement insuffisante pour payer leurs hommes dont une moitié est composée de mercenaires caucasiens, libyens ou tunisiens. Il n’est certainement pas simple de les combattre sur le plan militaire mais les frappes associées à l’épuisement de leurs ressources devraient en avoir raison.

Combien de temps estimez-vous qu’il faudra pour les vaincre ?

C’est une question de mois. Le processus pourrait s’accélérer si les Américains lançaient une intervention au sol mais il n’en est pas question.

Que pensez-vous de la position du Kurdistan irakien qui cherche à s’émanciper?

Les Kurdes sont pleins d’espoir mais cela poserait des problèmes insolubles à la Turquie et à l’Iran.

Le remplacement de Nouri al-Maliki par Haider al-Abadi est-il bon signe?

Un peu tôt pour le dire. Al-Maliki était plein de promesses mais a raté son exercice du pouvoir. Il s’est métamorphosé en chef de clan obtus et n’a su contenter personne, même pas les chiites. A force de placer frères et cousins dans les postes clefs, il a perdu le contrôle de l’armée. al-Abadi semble partisan d’une politique plus respectueuse et recueillir davantage le consensus des communautés irakiennes. A voir.

D’où sont sortis les chefs de l’Etat Islamique ?

L’origine est un groupuscule local des années 1990, Ansar al-Islam (« défenseurs de l'Islam ») repris en main en 2003 par Ebu Musab Zerkavi (ou Abu Musab al-Zarqawi), un dissident jordanien d’Al Qaeda viré pour aventurisme. Ce qui en dit long sur le personnage. Il aurait été tué en 2008 ou 2009 par un bombardement américain. Ce groupe s’est fortement développé en raison de la décision inepte des Etats-Unis, et plus particulièrement de Paul Brenner, de « débaassifier » la société irakienne.  Avec pour conséquence la départ de la quasi-totalité des officiers de l’armée irakienne et des fonctionnaires, remplacés par des chiites. Ces gens-là se sont jetés dans les bras des islamistes sunnites et leur ont apporté les techniques militaires et d’administration qui leur faisaient défaut.

Libye, Irak, Syrie, Somalie… Cela fait beaucoup d’erreurs

Sans oublier l’Afghanistan. Au terme de 12 ans de présence américaine, il va revenir au point de départ, c’est-à-dire aux mains des Talibans. Il y a quelques années, la lecture des situations locales par les analystes des services américains pouvait être excellente mais il y aujourd’hui une rupture complète entre les gens qui réfléchissent et ceux qui exécutent. Dans les années 90, les agents connaissaient le terrain. On a voulu les remplacer par de jeunes universitaires mais comme les meilleurs préféraient la finance, ce sont surtout ceux sortis des universités du middle-west, avec des schémas appris à Saint-Louis, Missouri, et aucune connaissance de l’histoire, des langues ou du terrain, qui mènent les opérations. Il n’y a pas de conspiration, juste de la sottise et de l’arrogance. Ce qui fait probablement encore plus de dégâts.

Dans un papier de 2012, vous remettiez en cause l’Observatoire syrien des droits de l’homme, source principale des médias européens en Syrie

Les médias français, dont l’AFP, n’ont pratiquement plus de correspondants sur place. Leur seule source est cet Observatoire syrien des droits de l’homme, dont toute la presse répercute les nouvelles (en les citant ou pas) et dont l’AFP prétend qu’il s’appuie sur un « vaste réseau de médecins et d’intellectuels » ce qui est loin d’être prouvé. Il parait émaner des Frères Musulmans et s’appuyer sur peu de choses.

L’affaire des armes chimiques de Bachar al-Assad et/ou des rebelles a disparu de l’actualité. Qu’en est-il ?

Difficile encore de déterminer qui les utilisait de façon certaine. Certaines sources sures disent qu’elles ont été tirées à partir des lignes rebelles mais elles auraient pu l’être par des hommes du gouvernement. Les rapports de police turcs rapportent avoir arrêté des rebelles avec des containers de gaz sarin mais cela n’exonère pas le régime syrien. Quel que soit le camp, s’ils ont des armes, ils les utiliseront. C’est d’ailleurs ce que disait Carla da Ponte. Une femme rigoureuse qui ne s’avance pas sans évidences sérieuses.

Finalement le Président Obama un peu contraint tout de même par Vladimir Poutine - a bien fait de ne pas déclencher une guerre contre le gouvernent syrien l’an dernier?

On ne déclenche pas une guerre sans être sûr de son fait. Surtout depuis que le président Bush a déclenché la guerre d’Irak sur la base de renseignements faux ou tout au moins insuffisants. 

CV

Alain Chouet est un officier de renseignement français, auteur ou coauteur de plusieurs ouvrages et articles concernant l’islam et le terrorisme. Il a été secrétaire à l'ambassade de France à Beyrouth de 1974 à 1976, puis à Damas de 1976 à 1979. Il a été ensuite nommé chef du bureau de coordination des recherches et opérations anti-terroristes de 1980 à 1985 puis chargé de mission à l'ambassade de France à Rabat au Maroc. Alain Chouet est ensuite devenu conseiller technique sur les affaires touchant à l'islam et au terrorisme auprès du directeur du renseignement de 1996 à 1999. En 2000, il est nommé chef du service de renseignement de sécurité de la Direction générale de la sécurité extérieure où il restera jusqu'en 2002. Alain Chouet est diplômé en droit, science politique et langues orientales.