30 mai 2012: interview de Marcus Svedberg accordé à Nicolette de Joncaire (Agefi) pour Dukascopy TV

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Vladimir Poutine saisira-t-il l’occasion ?

Marcus Svedberg*

L’économie russe est sans doute plus solide que jamais et la période électorale est maintenant derrière nous. Ces deux éléments fournissent à Vladimir Poutine un environnement idéal pour mettre en œuvre des réformes qui n’ont que trop tardé, la théorie étant que les pays devraient engager des réformes lorsqu’ils sont en position de force et qu’aucune élection n’est en vue. La Russie se trouve donc, actuellement, dans une situation rêvée – très différente du reste de l’Europe – et le moment est venu de scruter le profil des ministres et conseillers au sein du nouveau gouvernement.  

L’économie russe est plus solide que jamais

Il peut sembler audacieux d’affirmer que l’économie russe est plus solide que jamais dans le contexte de croissance et d’endettement auxquels se trouvent confrontés un certain nombre d’économies majeures. Il s’avère toutefois que Vladimir Poutine retrouve la présidence à un moment où la croissance russe est non seulement régulière mais aussi plus rapide que prévu, alors que l’inflation atteint un minimum historique. Si les cours élevés du pétrole jouent assurément en faveur de l’économie russe, c’est la demande intérieure, et en particulier la consommation domestique, qui constitue le principal moteur de sa croissance. Le PIB a cru de 4,9 % au premier trimestre 2012, les ventes au détail ont progressé de 6,4 % en avril et les immatriculations de voitures neuves ont bondi de plus de 14 %. La vaste classe moyenne russe fait tourner l’économie sur fond de croissance soutenue et d’inflation faible, retombée à 3,6 % en avril. En outre, elle a de plus en plus recours au crédit. Même si la base de comparaison est faible, force est de constater que les crédits contractés par les ménages sont en progression d’environ 40 % en glissement annuel.

Les finances publiques figurent parmi les plus solides au monde, la dette souveraine ne représentant qu’environ 10 % du PIB. Certes, les dépenses budgétaires ont considérablement augmenté mais la Russie a tout de même dégagé un excédent budgétaire l’an dernier et projette d’équilibrer son budget cette année. Vladimir Poutine peut en outre s’appuyer sur un secteur bancaire qui n’est pas exposé à la zone euro, qui n’en dépend pas et qui s’appuie sur des ressources considérables pour soutenir l’économie en cas de ralentissement mondial car la Russie détient les troisièmes réserves de change du monde. 

Le dynamisme actuel de la Russie n’en rend pas moins nécessaire l’adoption de réformes structurelles. Il lui faut réduire sa dépendance à l’égard du secteur de l’énergie, rationaliser son budget et s’attaquer aux inefficacités (corruption, lourdeurs administratives et bureaucratie) qui pèsent sur l’économie.

La question se pose aujourd’hui de savoir si le nouveau gouvernement a non seulement la volonté et la force de discuter des réformes mais aussi de les mettre en œuvre afin que la croissance actuelle soit durable à long terme.

Le nouveau gouvernement russe

L’équipe gouvernementale dont la composition vient d’être annoncée à Moscou est à la fois nouvelle et ancienne. Les observateurs sont divisés sur la question de savoir s’il faut l’interpréter de manière positive ou négative. Les pessimistes font valoir que le véritable pouvoir reste concentré entre les mains de l’élite qui gravite depuis longtemps autour du président Poutine. À l’inverse, les optimistes affirment que les nouveaux membres du gouvernement Medvedev sont susceptibles d’avoir un réel impact. Les deux camps sont probablement dans le vrai et le programme de réforme pourrait s’en trouver limité.

Peu de changements à attendre en matière de sécurité, de défense et de politique étrangère

Les principaux conseillers et ministres de ces secteurs stratégiques sont pour l’essentiel inchangés ce qui semble indiquer que les choses ne se renouvelleront guère dans les domaines les plus étatistes et conservateurs. Les ministres des Affaires étrangères et de la Défense conservent leur poste, tandis que plusieurs responsables de la sécurité ont simplement quitté le gouvernement pour devenir conseillers de Vladimir Poutine au Kremlin.

Des changements à attendre sur le plan économique

L’inverse semble se profiler pour le secteur de l’économie, l’équipe étant plus jeune, plus libérale et plus réformiste. La nomination d’Arkady Dvorkovich au poste de vice-Premier ministre n’a guère surpris. Elle est néanmoins importante puisqu’il s’agit de l’un des principaux libéraux et que son portefeuille ministériel est plus étendu que prévu (il couvre non seulement l’énergie mais aussi l’industrie, le transport et l’agriculture). Le maintien d’Igor Shuvalov à la politique économique constitue aussi une bonne nouvelle. Il est à présent le seul Premier vice-Premier ministre, ce qui accroît son influence. Les ministres de l’Économie et des Finances sont des technocrates plus jeunes et peut-être moins influents mais compétents et réformistes. L’ancienne ministre de l’Économie, Elvira Nabiullina, elle aussi réformiste, deviendra la principale conseillère économique de Vladimir Poutine au Kremlin. En résumé, les rédacteurs du programme de réformes économiques, Stratégie 2020, sont dorénavant en charge de sa mise en œuvre avec l’appui de Vladimir Poutine et de Dmitri Medvedev. La privatisation et l’amélioration du climat des affaires et de l’investissement en constituent les premiers objectifs. La politique budgétaire globale sera un autre thème majeur et d’aucuns évoquent déjà l’instauration d’une règle budgétaire.

Du nouveau à attendre en matière de politique énergétique

Le secteur pour lequel il est le plus difficile de faire des prévisions est l’énergie. C’est aussi l’un des plus importants. Quelques changements significatifs sont intervenus dans les principales institutions dans la mesure où le ministre de l’Énergie a été remplacé par un vice-ministre du ministère des Finances et n’a pas été transféré au Kremlin. Une situation qui laisse entrevoir des possibilités de réformes, même s’il est trop tôt pour émettre des hypothèses sur leur nature exacte. En outre, et plus significativement, l’ancien vice-Premier ministre Igor Setchine a été remplacé par Arkady Dvorkovich au poste de vice-Premier ministre chargé de la politique énergétique. Setchine, devenu PDG de Rosneft, incarne la vieille garde, tandis qu’A. Dvorkovich est peut-être le plus grand libéral du gouvernement. Toutefois, de par ses fonctions chez Rosneft, Setchine continuera vraisemblablement à exercer une grande influence et on pense qu’il a récemment entravé une privatisation ambitieuse du secteur des services aux collectivités et de l’énergie. Tant en termes de fiscalité que de privatisation, le sort du secteur de l’énergie reste donc incertain.

Conclusions

Intéressant de constater que la constitution du nouveau gouvernement russe était prévisible et conforte la vision positive ou négative de la plupart des observateurs. La situation est ambigüe et les déclarations de Winston Churchill de 1939 restent encore parfaitement valables : «Je ne peux pas prédire quelle sera l’action de la Russie, c’est un rébus enveloppé dans un mystère, au sein d’une énigme. Mais peut-être à cette énigme y a-t-il une clef ? Cette clef, c’est l’intérêt national russe». Personnellement, je suis convaincu qu’il est dans l’intérêt de la nation russe de mettre en œuvre un programme de réformes partiel, axé sur des mesures économiques et qu’elle le fera.

* Chef Economiste, East Capital

CV

De nationalité suédoise, Marcus Svedberg est chef économiste chez East Capital depuis 2007. Avant de rejoindre East Capital, Marcus a travaillé au Stockholm Institute of Transition Economics (SITE) et pour le Swedish Trade Council. Il est titulaire d’une licence en Sciences Politiques obtenue à la Stockholm University et d’un Master en Economie et Sciences Politiques de la London School of Economics.

Company Key facts

East Capital est une société de gestion indépendante, spécialisée sur les marchés émergents d’Europe de l’Est et de Chine. La stratégie d’investissement de la société, fondée en 1997, se base sur une connaissance approfondie des marchés, une analyse fondamentale et de fréquentes visites d’entreprises par ses équipes d’investissement. East capital gère de façon active 4,1 milliards d’euros dans les domaines des fonds ouverts, du private equity et de l’immobilier. Le siège de la société se trouve à Stockholm. La société dispose de bureaux à Hong Kong, Kiev, Moscou, Oslo, Paris, Shanghai et Tallinn.

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