23 mai 2012: interview de Marie Owens Thomsen accordé à Nicolette de Joncaire (Agefi) pour Dukascopy TV



Désavantage compétitif structurel

ITALIE. Douze mois pour corriger des décennies de politique erronée. Un investissement gagnant pour autant que les réformes aboutissent.    


Par Marie Owens Thomsen

L’Italie présente aujourd’hui un désavantage compétitif structurel et, en conséquence, sous-performe sur un certain nombre de variables macro-économiques clés. Le pays n’a pourtant pas souffert de crise immobilière ni ne pèche par surendettement du secteur privé. En dépit d’une dette publique importante, la position nette d’investissement international, certes débitrice, reste faible comparée à celle des pays européens qui ont du avoir recours à l’aide européenne. L’Italie se situe dans une toute autre classe que la Grèce, le Portugal ou l’Irlande. Néanmoins, pour regagner en compétitivité il lui faut mettre en place d’importantes réformes structurelles dans lesquelles s’est engagé le technocrate Mario Monti, premier ministre et ministre de l’Economie et des Finances. S’il atteint son objectif, Italie sera un investissement gagnant dans les années à venir. S’il échoue, les investisseurs auront eu intérêt à se tourner vers d’autres horizons.  La dette italienne se situe à 1950 milliards d’euros soit 120% du PIB. Depuis près d’un an, les taux d’intérêts italiens sont sous pression au prétexte que les italiens auraient des difficultés à financer cette dette. Le raisonnement découle d’une mauvaise compréhension de la nature du problème fiscal italien. En Italie, il n’y a pas eu de crise immobilière suite à un surendettement des ménages. Ce sont des problèmes structurels qui pèsent sur la compétitivité du pays et sur sa capacité à engendrer des revenus pour l’état.  Rappelons tout d’abord que l’Italie génère un excédent budgétaire primaire, toute aussi impressionnant que celui de l’Allemagne (voir graphique). En outre, le raisonnement des marchés ne semble pas tenir compte de l’endettement du pays vis-à-vis de l’étranger qui peut être source de vulnérabilité en cas de crise financière s’il est trop élevé.

Prenant conscience des déséquilibres macro-économiques et de leur rôle dans la crise post-Lehman, la Commission Européenne a identifié un certain nombre d’indicateurs à surveiller. L’un d’eux est la position nette d’investissement international, c’est-à-dire la différence entre l’actif et le passif d’un pays vis-à-vis des non-résidents. Au troisième trimestre 2011, la position nette d’investissement international de l’Italie en pourcentage du PIB était de -23,3%, un chiffre sans commune mesure avec les ratios de la Grèce (-92,2%), de l’Irlande (-95,3%) ou du Portugal (-102,7%). C’est un point très important en faveur de l’Italie car, comme on a pu le constater, les pays qui ont eu recours au financement européens ont des positions nettes internationales débitrices supérieures à 90% du PIB. Dans ce contexte, la position débitrice de l’Italie de 23% s’inscrit dans un ordre de grandeur plus proche de celui de la France (-11.,1%), du Royaume-Uni (-11,1%), ou des Etats-Unis (-17%), que de celui des pays en crise de solvabilité. Notons que l’Espagne affiche une position débitrice élevée (-92%) alors que l’Allemagne et le Japon sont tous deux créditeurs, avec des positions créditrices de 35% et 52% respectivement. Si l’Italie n’a pas de déficit primaire budgétaire et que sa position débitrice internationale n’est pas excessive, elle a toutefois un problème de compétitivité. 

Seule parmi les principaux pays européens, la France performe moins bien en termes d’exportations réelles que l’Italie. Même la Grèce se montre, dans ce domaine, plus performante. Quant à l’Espagne et au Portugal, ils ont réussi à améliorer leur compétitivité, et à retrouver aujourd’hui un niveau supérieur à celui d’avant la crise, l’Allemagne restant bien sur le modèle en Europe. A la source de cette perte de compétitivité italienne, on constate une évolution des salaires et surtout du coût unitaire du travail pénalisante depuis plus d’une décennie. Les hausses de salaires ne posent pas de problèmes particuliers si elles sont accompagnées de hausses de la productivité mais en raison d’une politique économique plus préoccupée d’offre que de demande - et très protectrice de certains secteurs de l’économie -, l’efficacité du travail n’a pas augmenté en ligne avec les salaires.

Pour y remédier, il faut effectuer des réformes structurelles dans deux domaines particulièrement sclérosés: le marché du travail et le secteur des services.  Sur le marché du travail, il s’agit surtout d’assouplir la règlementation qui rend pratiquement impossible les licenciements dans des sociétés de 15 employés ou plus (un système qui rappelle le Japon d’il y a quelques décennies). Mario Monti propose une approche plus en ligne avec les pratiques européennes où les licenciements économiques seront possibles moyennant compensation. Il est impératif que l’Italie sorte de la philosophie de «l’emploi à vie» qui a un effet dévastateur sur la compétitivité de tout pays qui l’adopte. De plus, en temps de crise et de chômage, comment justifier moralement de protéger ceux qui ont déjà un travail au détriment de ceux qui n’en ont pas?

En ce qui concerne le secteur des services, l’Italie est à la traine des pays comparables, tant pour ce qui est de la taille du secteur que de sa contribution au commerce extérieur. De manière générale, dans les pays riches (OCDE), le secteur des services représente 75% du PIB. Celui de l’Italie n’en représente que 73%. Ces quelques points de pourcentage font une différence notable, car les pays dotés de secteurs tertiaires plus importants que la moyenne, ont une croissance à long terme plus élevée (Etats-Unis, Royaume-Uni, Danemark, Suède). Par ailleurs, le compte courant peut également être sensiblement amélioré grâce aux exportations de services (services financiers, conseil, architectes, avocats, etc.) L’Italie ne génère que 2.6% du commerce international des services alors que des pays bien plus petits en génèrent d’avantage. L’Espagne et la Hollande, par exemple, représentent plus de 3% chacun. Similairement, la part de la France à 4% est largement dépassée par celles du Royaume-Uni et l’Allemagne, toutes deux à 6%. Etant donné que l’Italie a un déficit du compte courant de plus de 3%, une contribution plus importante du secteur de service serait de nature à contribuer au redressement de ce déséquilibre macro-économique.

La politique de Mario Monti dans ces deux domaines est claire. L’Italie ne peut conserver son importance dans l’économie mondiale si ces réformes échouent car le déclin structurel de sa compétitivité se pérenniserait. En revanche, réformée, l’Italie pourrait se révéler un nouveau «tigre» européen, à l’image de la Suède. La voie est bien tracée mais on est en droit de se demander si Mario Monti disposera d’assez de temps. Douze mois pour corriger des décennies de politique économique erronée constituent un défi herculéen.   

* Economiste senior et stratégiste, Crédit Agricole Suisse Private Banking

CV

Marie Owens Thomsen est économiste senior et stratégiste chez Crédit Agricole Suisse Private Banking.  Elle a été chef-économiste pour la France chez Merrill Lynch à Paris et économiste/stratégiste chez HSBC à Londres. Elle a également travaillé chez IKEA et dirigé sa propre société. Marie est titulaire d’un MBA de l’université de Gothenburg en Suède et d’un doctorat de l’Institut des Hautes Etudes Internationales de Genève.  

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Crédit Agricole (Suisse) est active dans le domaine du private banking, du financement du négoce des matières premières, du marché des capitaux et des services informatiques et de back-office bancaires. La société dont le siège est à Genève, est l’une des 5 banques étrangères les plus importantes de Suisse en termes de gestion de fortune, d’actifs et de capital. Avec 1430 employés, Crédit Agricole (Suisse) possède 4 agences en Suisse (Bâle, Lausanne, Lugano et Zurich) ainsi que de nombreux bureaux à l’étranger dont Abu Dhabi, Beyrouth, Dubaï, Hong Kong, Montevideo, Singapour et Tel Aviv

Excédent budgétaire primaire

Compétitivité relative en Europe