Marie Owens Thomsen du Credit Agricole sur les indicateurs américains

02 octobre 2014: interview de Marie Owens Thomsen accordé à Nicolette de Joncaire (Agefi) pour Dukascopy TV


Des indicateurs et de la perception

L'Agefi 03.10.2014

Crédit Agricole. Les indicateurs macroéconomiques peuvent être trompeurs. Etude de cas sur la conjoncture actuelle aux Etats-Unis.

La reprise aux Etats-Unis est sensible et il s'agit sans aucun doute de l'économie la plus dynamique au sein des pays développés. Marie Owens Thomsen, chef-économiste au Crédit Agricole Private Banking en Suisse estime toutefois qu'il faut rester attentif à une perception basée sur des chiffres et des indicateurs qui n'ont pas nécessairement la même signification d'un environnement à l'autre et peuvent biaiser le discernement.

Le taux de croissance du PIB tel que calculé aux Etats-Unis diffère de ses équivalents européens? Qu'en est-il?

Aux Etats-Unis, comme au Japon d'ailleurs, le taux de croissance publié est calculé par la méthode "saar" (seasonally adjusted annual rate) qui consiste  à multiplier par quatre le taux de croissance d'un trimestre sur l'autre pour l'annualiser. Si, par exemple, la croissance du PIB d'un trimestre est de 1,15% par rapport au précédent, la valeur annualisée publiée sera 4,6%. En Europe (et dans le reste du monde), les chiffres sont publiés trimestriellement (croissance d'un trimestre par rapport au précédent) ou par comparaison d'un trimestre avec son homologue de l'année précédente  (troisième trimestre d'une année par rapport au troisième trimestre de l'année précédente). La manière de calculer américaine entraine une distorsion de la perception lorsque le public ignore les habitudes régionales. A l'heure actuelle, nous estimons que le PIB des Etats-Unis croitra d'environ 1,9% au quatrième trimestre 2014 par rapport à celui du quatrième trimestre 2013. Sur la même base, nous estimons que le PIB européen croitra de 0,9%. Ce qui signifie que l'économie américaine croit environ deux fois plus vite que l'européenne et non quatre fois plus vite comme une lecture non attentive pourrait le suggérer. De la même manière la croissance à zéro de l'Europe au second trimestre est à comparer à une croissance américaine de 1,15% et non aux 4,6% saar publiés. Il est essentiel de comparer des valeurs similaires et de ne pas se laisser impressionner par des écarts entre valeurs non comparables qui laissent croire que la différence entre les économies américaine et européenne est bien plus importante qu'elle ne l'est en réalité.

En dehors de ses considérations techniques, d'autres indicateurs tempèrent votre enthousiasme pour  l'économie américaine.

Entendons nous bien. Les Etats-Unis présentent, sans l'ombre d'un doute, le dynamisme le plus important de tous les pays occidentaux et je ne remets pas en cause la reprise de leur économie. Je constate simplement que l'on donne un poids disproportionné, voire erroné, à certaines valeurs. Prenez, par exemple, la baisse du défit budgétaire des Etats-Unis. Elle est largement liée à la mise sous séquestre de certaines dépenses de fonctionnement due à l'incapacité des Démocrates et des Républicains de s'entendre. Ce sont ces coupes budgétaires qui ont largement permis au déficit de passer de 10% à 4% du PIB, pas les réformes structurelles qui auraient du être mises en chantier.  En 2011, on reprochait à la Grèce de diminuer son déficit par des coupes dans les dépenses de fonctionnement sans affronter les vrais changements de fond. C'est exactement ce qui se passe aux Etats-Unis depuis plusieurs années. Comme il n'y aura pas d'entente politique avant les prochaines élections en 2016, le Bureau du budget du congrès prévoit une remontée du déficit entre 2015 et 2024, en raison du vieillissement de la population, du coût croissant de la santé et d'un service de la dette fédérale de plus en plus lourd. Ce dernier composant pouvant se détériorer rapidement si les taux d'intérêt remontent. Le Bureau prévoit un point bas à 2,6% du PIB en 2015 puis une remontée vers 4%, un niveau plus élevé que la moyenne de 3,1% observée sur les 40 dernières années. En conséquence, la dette publique augmentera aussi aux alentours de 78% du PIB alors qu'elle était à 72% fin 2013. Ce qui signifie que son niveau est deux fois plus élevé que la moyenne de 30% du PIB observée sur les 40 dernières années. Rappelez-vous qu'en 2007, le rapport de dette fédérale au PIB n'était que de 35%, soit comparable à celui de la Chine aujourd'hui.

Vous attachez également de l'importance à la valeur des inventaires industriels.

La contribution des inventaires au PIB est supposée être nulle à terme. Il n'en reste pas moins que sur une période donnée, elle peut biaiser la perception de la croissance. En 2013, par exemple, la contribution des inventaires à la croissance du PIB a été de 2,15 points. Il y a eu un réajustement au premier trimestre 2014 qui a retiré 1,16 point à la croissance du PIB. Au deuxième trimestre, la reconstitution des stocks a apporté une contribution positive de 1,42 point au PIB. Le solde depuis début 2013 est de 2,41 points qui devront bien être éliminés à un moment donné.

Le biais des inventaires se retrouve-t-il dans les autres pays?

Oui. Sur ce plan, les comparaisons internationales restent valables. Je voulais simplement attirer votre attention sur le poids relatif à accorder aux taux de croissance publiés. Un pays ne produit pas pour stocker donc, à un moment donné, des inventaires importants freineront la croissance future.

Vous attirez aussi l'attention sur la faible compétitivité fiscale des Etats-Unis. Est-elle problématique?

Une fois encore, je m'adresse à des biais de perception. Les Etats-Unis ont une image de pays fiscalement équilibré alors que la France, par exemple, est jugée comme un enfer fiscal. Le classement publié par la Tax Foundation permet de découvrir une toute autre réalité. Alors que la France y est classée 34e avec un score global de 38,9 points, les Etats-Unis sont 32e avec un score de 44,6 points ce qui n'en fait pas un pays attrayant sur le plan fiscal, bien au contraire. La situation est inversée pour la Suède, longtemps considérée comme un état à fiscalité lourde. Au terme d'années de réformes, elle se classe aujourd'hui au 4e rang, juste derrière la Suisse. Mais les habitudes ont souvent la vie dure.

CV

Marie Owens Thomsen

Marie Owens Thomsen est chef-économiste chez Crédit Agricole Suisse Private Banking.  Elle a été chef-économiste pour la France chez Merrill Lynch à Paris et économiste/stratégiste chez HSBC à Londres. Elle a également travaillé chez IKEA et dirigé sa propre société. Marie est titulaire d’un MBA de l’université de Gothenburg en Suède et d’un doctorat de l’Institut des Hautes Etudes Internationales de Genève.

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Crédit Agricole (Suisse)

Crédit Agricole (Suisse) est active dans le domaine du private banking, du financement du négoce des matières premières, du marché des capitaux et des services informatiques et de back-office bancaires. La société dont le siège est à Genève, est l’une des 5 banques étrangères les plus importantes de Suisse en termes de gestion de fortune, d’actifs et de capital. Avec 1400 employés, Crédit Agricole (Suisse) possède 3 agences en Suisse ainsi que de nombreux bureaux à l’étranger dont Abu Dhabi, Beyrouth, Dubaï, Hong Kong et Singapour.

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