8 août 2012: interview de Melchior de Muralt, Blue Orchard et de Guillaume Taylor, Quadia Impact Finance, accordé à Anne Réthoret (Agefi) pour Dukascopy TV


Contraintes d’un secteur décorrélé

Microfinance. Les experts s’accordent à dire que le futur de cette activité repose sur une meilleure application des standards de bonne pratique.

Les placements en microcrédit continuent d’augmenter d’année en année. Du moins, c’est que rapporte un recueil d’études publiées fin 2010 par Milford Bateman (Confronting Microfinance, ndlr). Pourtant, ce même ouvrage souligne que depuis 2007, le secteur peine à convaincre les milieux académiques sur son impact réel en termes de désendettement des couches défavorisées. L’année de l’IPO de Banco Compartamos au Mexique a certes ouvert le débat sur le rôle d’un microcrédit, dont le modèle commercial est appliqué à grande échelle, au sein des économies à forte croissance. Les académiques et les experts financiers s’accordent toutefois sur un point: il faut davantage de contrôle dans les méthodes d’octroi de crédit et de remboursement. Dans ce contexte en pleine évolution, une institution genevoise poursuit son parcours depuis plus de dix ans à Genève. BlueOrchard, qui a accueilli un nouveau CEO, Wolfgang Landl, le 24 juillet continue de développer l’offre sur sa gamme de fonds dans un contexte macroéconomique incertain. Melchior de Muralt, vice-président du conseil d’administration à Genève évoque les approches existantes pour maximiser les rendements dans le domaine de la microfinance.

Comment diversifier son offre dans ce secteur?

L’univers de placement s’est élargi ces dix dernières années: un véhicule d’investissement en microfinance peut aujourd’hui investir en dette sénior et subordonnée, en monnaie dure comme en monnaie locale, émettre des garanties, prendre des participations au capital des institutions de microfinance. Quand BlueOrchard a été fondé en 2001, nous étions les premiers à permettre aux capitaux privés d’accéder aux opportunités d’investissements qu’offre la microfinance. Si l’on compte aujourd’hui une centaine de véhicules d’investissement qui ont suivi notre exemple avec un total d’environ 7 milliards de dollars sous gestion et un taux de croissance annuel de 15% en 2011, c’est qu’il existe toujours une réelle demande pour des placements en microfinance. Aussi bien, de la part des institutions, que de la part des investisseurs institutionnels et privés.

Constate-t-on aujourd’hui une segmentation des produits?

Si les premiers fonds étaient en grande majorité des fonds globaux investissant en institutions de microfinance de tous types, on constate aujourd’hui une spécialisation croissante, que ce soit par région ou par thème: BlueOrchard a tout récemment été mandaté comme conseiller d’investissement pour un MIV dédié uniquement à l’Asie, et il existe des fonds qui n’investissent que dans des institutions de microfinance en zone rurale, par exemple. Qui plus est, un gérant ayant acquis de solides connaissances du terrain peut également étendre son univers à des secteurs avoisinants, comme par exemple l’agriculture, la santé ou l’énergie renouvelable. Dans ces domaines aussi, il s’agit d’ouvrir l’accès aux populations défavorisées, ce qui nécessite des investissements importants.

Il y a-t-il des outils mieux adaptés aux besoins des institutions de microfinance (MFI)?

Pour un gérant comme BlueOrchard, il s’agit donc d’identifier les besoins de chaque MFI, d’y répondre par un financement adéquat et d’en négocier un taux qui corresponde au risque que représentent l’institution et le pays où elle est active. Dans ce domaine, nous avons une double responsabilité: envers les institutions de microfinance que nous finançons et envers l’investisseur qui nous confie son capital. Les outils d’investissement doivent être en adéquation avec les besoins des deux côtés.

Comment expliquez-vous l’impact réduit de l’aversion au risque dans ce secteur?

Pendant les quatorze dernières années, qui étaient - période de crises financières successives- le BlueOrchard Microfinance Fund  a produit des rendements financiers stables et positifs pour l’investisseur année après année, sans exception (Classes dollar et euro). Il a donc fourni la preuve que ces investissements ont une corrélation très faible avec d’autres classes d’actifs, traditionnelles comme alternatives. Les investisseurs en sont aujourd’hui conscients et choisissent un investissement en microfinance, non seulement pour son impact social, mais également comme élément stabilisateur pour leur portefeuille global. Ceci explique l’attrait tout particulier d’un fonds comme le BlueOrchard Microfinance Fund en période de forte volatilité sur les marchés financiers, tout comme en période de hausse de taux : de par sa construction, ce véhicule d’investissement est insensible aux variations de taux d’intérêts et de change, les actifs étant systématiquement couverts contre ces risques. L’objectif de rendement est d’ailleurs indexé sur le Libor 6 mois en dollars, à savoir un rendement supérieur à cet indice de 1 à 2 pour cent.

Quels sont les avantages de lancer un fonds en monnaies frontières?

Les avantages sont multiples. Lorsqu’une institution de microfinance emprunte en monnaie forte et propose des prêts à ses clients en devise locale, elle s’expose automatiquement à un risque de change entre l’actif et le passif de son bilan qui peut compromettre sa santé financière. En particulier, si la devise locale venait à se déprécier significativement par rapport aux devises fortes. Pire, si une institution de microfinance emprunte en monnaie forte et prête ensuite cet argent en devise forte, ce n’est plus

La MFI elle-même qui prend le risque de change, mais bien son client, l’emprunteur final, qui peut se retrouver dans une situation où il ne peut plus rembourser son emprunt parce que ses revenus en devise locale ne valent plus suffisamment en devise forte pour rembourser le crédit. Proposer un financement en monnaie locale à une institution de microfinance réduit donc considérablement ce risque. En même temps, l’investisseur y gagne aussi, et cela à plusieurs titres: d’un côté, puisque les taux en monnaies locales sont historiquement plus élevés que ceux en monnaies fortes, et nombreux sont ceux qui pensent déceler un potentiel d’appréciation à long terme des monnaies frontières contre les devises comme le dollar ou l’euro. Parallèlement, les actifs de microfinance permettent une exposition à des devises qui sont parfois difficilement accessibles via d’autres actifs.

Quelles nouvelles régions espérez-vous atteindre?

Un fonds en monnaies locales ne cherche pas à couvrir systématiquement les risques devises et peut donc investir dans des monnaies dont la couverture de risque est soit impossible soit trop coûteuse. Nombreux sont les marchés frontières qui répondent à ces critères, du Sénégal au Tadjikistan en passant par la Tanzanie. A ce stade, l’univers d’investissement du BlueOrchard Local Currency Fund en compte plus d’une trentaine.

En termes de diversification pensez-vous que ce type de placement attire certains investisseurs axés davantage sur l’aspect forex ?

En effet, peu de possibilités de placement traditionnelles s’offrent aujourd’hui à un investisseur qui cherche à élargir son univers de placement au-delà des marchés émergents. Nous constatons donc un intérêt croissant pour un fonds de microfinance en monnaie locale parmi des investisseurs institutionnels qui sont à la recherche d’actifs décorrélés des marchés BRIC. Tous n’ont pas des objectifs de double bilan, mais ils apprécient sans exception les placements en microfinance pour leurs caractéristiques financières

Pourquoi les monnaies frontières sont-elles moins sensibles à la volatilité?

Dans la plupart des cas, il s’agit de marchés encore peu développés caractérisés par la rareté des sous-jacents et donc des barrières à l’entrée importantes. Contrairement aux monnaies émergentes telles que le réal brésilien, ces monnaies ne sont pas tributaires des «hot money flows» qui entrent dans une devise quand l’appétit de risque monte sur les marchés mondiaux et qui en sortent aussitôt que l’aversion au risque prend le dessus. Nos back-tests sur des périodes de cinq et dix ans ont démontré que la volatilité d’un panier de monnaies frontières optimisé se situe au-dessous de 4% par an, ce qui est bien inférieur à la volatilité des monnaies émergentes traditionnelles. En revanche, un investisseur qui cherche à réduire davantage la volatilité devrait considérer un investissement dans un MIV couvrant systématiquement tout risque de devises, tel que le BlueOrchard Microfinance Fund dont la volatilité sur les dix dernières années se situe à moins de 1% par an.

Interview: Anne Réthoret (L'Agefi 08.08.2012)

La quête de standards opérationnels

Depuis sa création en 2005, la Social Performance Task Force (STPF) a rassemblé plus de mille acteurs de tous les domaines de la microfinance. «BlueOrchard est fier de s’être associé à cette initiative depuis ses débuts «, explique Melchior de Muralt. Son objectif est de formuler et promouvoir des standards de bonnes pratiques en matière de performance sociale. Naturellement, la protection du client final - du microentrepreneur - figure parmi les priorités, mais il s’agit également de concevoir des produits et des services qui répondent aux besoins des populations servies par une institution de microfinance, de traiter les employés de façon responsable, d’équilibrer les performances sociale et financière - tout cela de manière transparente. Si beaucoup de progrès ont été faits grâce à la SPTF, il reste encore un certain potentiel d’amélioration comme le démontrent les quelques cas de mauvaise pratique, qui font régulièrement l’objet de médiatisation. «Il ne faut jamais sous-estimer l’impact de bons exemples et de bons standards, et c’est dans ce sens-là que la portée de la SPTF a été importante ces sept dernières années, mais le sera encore plus à l’avenir», précise le vice-président de BlueOrchard Finance à Genève. La création du STPF est toutefois contestée par  plusieurs académiques, tels que David Rodman et Jonathan Morduch qui ont publié une étude en 2009,  remettant en question tous les chiffres positifs concernant l’impact social des investissements en microcrédit. (AR)

CV

Melchior de Muralt est Associé-gérant de Pury Pictet Turrettini & Cie S.A. (PPT, www.ppt.ch), une société de gestion indépendante basée à Genève, Suisse. Connue en tant que pionnière de l’investissement responsable et durable, PPT est co-fondatrice d’EIC Partners (gérants des fonds EIG Energy Utility et EIC Renewable Energy), de BlueOrchard Finance S.A. et du Guilé European Engagement Fund, actif dans les stratégies d’entreprises en matière de responsabilité sociale en accord avec les principes du Global Compact des Nations Unies (UNGC). Melchior de Muralt est également conseiller sénior auprès de Madison Management A.G., une société spécialisée dans les stratégies de rachat d’entreprises familiales, Président de Cadmos Fund Management ainsi que du Guilé European Engagement Fund et Trésorier de la Fondation Novandi Guilé. Il est titulaire d’un doctorat ès Sciences Politiques de l’Université de Lausanne.

Company Key facts

La mission de BlueOrchard est de contribuer à l’autonomie des personnes défavorisées dans le monde entier, par le biais d’investissement commerciaux dans la microfinance. Le groupe dont le siège se trouve à Genève détient plusieurs filiales à New York, Londres, Singapour, Phnom Phen, Lima, Bishkek et Rivonia. Dans le domaine du microcrédit, BlueOrchard gère une série de fonds domiciliés au Luxembourg. Depuis le 1er juillet 2012 la société a notamment repris la gestion du fonds Dexia Microfinance Fund au Luxembourg. Ce dernier a été rebaptisé BlueOrchard Microfinance Fund. Le 24 juillet dernier la société a également accueilli un nouveau CEO à Genève, Wolfgang Landl.