Alberto Di Stefano de la Banque Cramer sur l'asset management suisse

19 septembre 2013: interview de Alberto Di Stefano, Banque Cramer, accordé à Nicolette de Joncaire (Agefi), en coproduction avec Voxia et Dukascopy TV


L’avenir de l’asset management

Jeudi, 19.09.2013

Banque cramer. L’effet de cluster est difficile à créer. La Suisse a pris beaucoup de retard et les mesures existantes sont loin d’être suffisantes.

Une mutation de la place financière suisse est inévitable dans le contexte de pression fiscale imposée simultanément par les Etats-Unis et l’Europe. Le développement de l’asset management est-il la voie à suivre pour faire repartir une place suisse en difficulté? Peu focalisée sur la création de performance, la Suisse a traditionnellement privilégié la relation avec le client à la structuration des produits. Alberto Di Stefano, CIO et directeur de l’asset management à la Banque Cramer, exprimera à invest’13 ses espoirs et ses doutes.

La Suisse peut-elle devenir un centre pour l’asset management?

L’Association suisse des banquiers (ASB) a nommé Peter Grünblatt pour coordonner son initiative Asset Management afin d’améliorer les conditions-cadres dans la gestion d’actifs, un secteur capital pour la place financière suisse. Le Livre blanc de 2012, lancé par l’ASB et la Swiss Funds Association (SFA), soulevait plusieurs points importants, dont celui de l’autonomie de l’asset management vis-à-vis du secteur bancaire et de la sur-règlementation qui en découle. Avec la dernière révision de la loi sur les placements collectifs de capitaux (LPCC), la Suisse a adapté sa réglementation aux évolutions internationales. Par exemple depuis le 1e mars dernier il est nécessaire d’obtenir une autorisation spéciale pour représenter les fonds étrangers. Mais les recommandations du livre blanc et les mesures de la Finma sont loin d’être suffisantes.

Pour quelles raisons?

La Suisse a pris beaucoup de retard par rapport aux autres places pour une série de raisons. La focalisation des acteurs suisses sur le private banking au détriment du développement de l’asset management et de ses métiers. Le contexte réglementaire et fiscal suisse est relativement défavorable par rapport aux autres places financières européenne: lenteur du processus d’enregistrement d’un fonds, droit de timbre, impôt anticipé. Mais aussi en raison de l’absence de structures appropriées comme celle de master-feeder qui permettent d’augmenter l’efficience de l’industrie à travers des économies d’échelle et le ‘pooling’ des actifs . La production et la distribution des fonds suisses sont loin derrière celles de places comme Londres, le Luxembourg ou l’Irlande, à l’exception des fonds de fonds alternatifs. Cela se voit dans les chiffres. Les hedge funds suisses représentent à peine 1% de l’ensemble alors que les funds of hedge funds comptent pour plus de 30%.

Certains pensent que la Suisse a les qualités requises pour attirer une industrie de l’asset management

Je l’ai beaucoup entendu mais la qualité de vie, souvent invoquée, n’est pas une raison suffisante pour attirer les talents. Une société ne décide pas de se relocaliser sur la base de la qualité de vie de ses employés. Il lui faut bien d’autres incitations. Même à ce niveau là, les infrastructures - scolaires en particulier – sont encore trop faibles, au Tessin en particulier. Pour la production, l’effet de cluster et la tradition, tels qu’ils existent à Londres, sont difficiles à créer. Nous avions commencé à y travailler pour les hedge funds au début des années 2000 - Brevan Howard et BlueCrest ont ouvert des bureaux à Genève et Jabre Capital s’y est installé - mais la crise de 2008 a paralysé le processus. Pour la distribution, il existe trop d’entraves comme je l’ai déjà expliqué.

Le marché des caisses de pension suisses ne suffirait-il pas à amorcer une mutation?

Avec environ 700 milliards de francs sous gestion, c’est effectivement un marché non négligeable mais il fonctionne sur la base d’appels d’offre où les coûts sont extrêmement serrés. Plusieurs caisses de pensions ne payent qu’entre 5 e 10 points de base pour des mandats de gestion passifs. C’est très insuffisant pour couvrir les frais des gérants moyens. Seules les grandes banques comme UBS ou Credit Suisse peuvent se permettre d’appliquer des prix aussi bas. Il est presque impensable de développer un centre d’expertise dans ces conditions. Les acteurs de taille petite et moyenne ne peuvent pas se positionner. Il faudrait que la stratégie des caisses de pension soit fondée sur la performance nette de frais et non sur les seules commissions sinon les grandes banques vont étouffer la production de fonds en Suisse au détriment d’autres acteurs compétents.

Qu’en concluez-vous?

Que la Suisse doit décider à quel niveau de la chaîne de valeur elle veut se positionner. Faire de la Suisse un centre de production des produits financiers me parait, pour l’instant, utopique. Il y existe par contre un modèle remarquable pour la distribution sous forme d’architecture ouverte ou de fonds de fonds. Les banques privées suisses ont démontré par exemple d’excellentes qualités dans la sélection de fonds, traditionnels et alternatifs.

Interview: Nicolette de Joncaire

Interviews TV

Voxia, Dukascopy TV et L'Agefi vous proposent sur cette page une série d'interviews réalisés durant "invest'13", les 18 et 19 septembre 2013 au Bâtiment des Forces Motrices à Genève.

CV

Alberto Di Stefano est Chief Investment Office de la Banque Cramer. Membre de l'Association des analystes financiers certifiés et membre du conseil d'administration de Aziende Industriali à Ligano, il a une vaste expérience de la banque privée et de la gestion d'actifs. Il a été Chief Investment Office de BSI et, par la suite, fondateur et CEO de Thalia. Il a également passé deux ans comme CEO d'un family office de plusieurs milliards d'euros à Monaco. Il a été le fondateur et le coordinateur de la fondation BSI GAMMA. Il est titulaire d'un diplôme ‘cum laude’ en Economie et Gestion.

COMPANY KEY FACTS

Issue d'une volonté familiale, ancrée dans la tradition suisse, la Banque Cramer de Genève est spécialisée dans la gestion de fortune et le conseil en placement. Elle offre un service financier sur mesure comprenant une gamme de produits diversifiés. Grâce à son architecture ouverte, elle reste totalement indépendante et peut assurer à ses clients un accès aux meilleurs produits du marché. La banque possède une succursale à Lugano.