Edward Karr sur les élections américaines et la Suisse

24 octobre 2012: interview de Edward Karr, accordé à Nicolette de Joncaire (Agefi) pour Dukascopy TV


L'inquisition fiscale

FATCA. Les américains résidant à l'étranger sont victimes d'un jihad économique.

Nicolette de Joncaire

Dans le contexte des élections présidentielles américaines du 6 novembre, il est légitime de s'interroger sur la falaise fiscale qui menace l'économie américaine – et donc l'économie mondiale – mais aussi sur l'évolution du FATCA ainsi que sur les différends entre la Suisse et les Etats-Unis. Le Wall Street Journal consacrait vendredi dernier un article à l'impact du FATCA sur les citoyens américains résidant à l'étranger et à l'augmentation significative des renonciations à la citoyenneté américaine observées depuis 2010. Un impact plus sensible sur les américains des classes moyennes que sur les américains fortunés qui ont bien d'autres moyens à leur disposition pour se protéger. Il décourage aussi les multinationales américaines d'employer du personnel américain en raison des coûts associés. Edward Karr est président de l'American International Club de Genève et co-président de l'Association Republicans Abroad pour la Suisse. Il est également fondateur et CEO de RAMPartners, une société d'investissement et de gestion genevoise, créée en 2005. Mais les vues qu'il exprime ici lui sont absolument personnelles.

La falaise fiscale pourrait signifier l'amorce d'un cycle récessif aux Etats-Unis. Sera-t-elle résolue à temps?

Quel que soit le président élu, une solution sera négociée en dernière minute. Les Etats-Unis ne peuvent pas se permettre l'expiration des réductions d'impôts et les coupes budgétaires qu'entrainerait le défaut de décision. Le resserrement fiscal se monterait à 4% du PIB, la production chuterait et le chômage augmenterait. Dans tous les cas de figure, le problème sera résolu avant l'échéance comme il l'a été pour le TARP en 2008. En cas de danger réel, les opposants se mettront d'accord pour le bien du pays et mi-décembre, au plus tard, les acteurs politiques identifieront un arrangement qui permettra d'éviter les conséquences de la falaise fiscale. A ce titre, il est plus important de savoir si les Républicains réussiront à gagner une majorité au Sénat que de savoir qui sera le prochain président. Si les deux chambres sont du même bord, l'influence du président devient moins déterminante. Il est possible qu'une investiture de Mitt Romney facilite un accord précoce sur le budget, en raison des poids respectifs au Congrès.

Quel serait le facteur le plus déterminant pour faire repartir l'économie américaine?

Sans aucun doute, la politique énergétique. Les Etats-Unis sont entrés dans une véritable révolution de l'énergie avec l'exploitation des huiles de schiste. Le pays pourrait devenir indépendant énergétiquement d'ici 2018 et même exportateur d'ici 2020. A la politique proche des pétroliers de George Bush et aux investissements souvent mal choisis de la politique verte de Barack Obama, il faut que succède une politique énergétique stimulante qui fera redémarrer le reste de l'économie.

Quel est l'impact du FATCA sur les citoyens américains résidant à l'étranger?

Très négatif. On peut même le qualifier de "jihad économique". Les procédures sont lourdes et très couteuses, pour les citoyens eux-mêmes, pour les banques et pour les employeurs. Elles ont un double impact sur les américains à l'étranger, rendant simultanément leur vie quotidienne insupportable et leurs perspectives d'emploi difficiles. Ouvrir un compte bancaire ou contracter une hypothèque tient du parcours du combattant. Et les multinationales américaines établies à l'étranger, en Suisse en particulier, préfèrent employer des européens à des américains, en raison des coûts et de la complexité des procédures. Sans compter les amendes en cas d'erreur qui sont abusivement punitives. L'administration américaine semble ne pas comprendre le statut des américains qui travaillent à l'étranger et établit une dangereuse confusion entre expatriés et évadés fiscaux. Au final, il n'y a jamais eu autant d'américains qui renoncent à leur nationalité.

Pouvez-vous suggérer une solution?

Récuser le FATCA. Et même aller plus loin en rétablissant l'imposition fondée sur le lieu de résidence et non sur la citoyenneté, introduite par l'administration Kennedy. Cela permettrait de différencier les expatriés des évadés fiscaux. Les sociétés et les banques du monde entier n'ont pas à être traitées comme des agents de l'autorité fiscale américaine.

Quelles chances auraient ces solutions d'aboutir?

Leurs chances sont certainement meilleures avec Mitt Romney. Il est plus au fait de cette problématique que son opposant et a lui-même des comptes à l'étranger, y compris en Suisse, ce qui est parfaitement légal s'ils sont déclarés.  Mais il ne faut pas surestimer les pouvoirs présidentiels. Ces affaires sont aujourd'hui dans les mains du Département de Justice et de l'IRS et dépassent le cadre de la simple volonté d'un président.

Les exigences américaines vis-à-vis de la Suisse sont parfois ressenties comme une véritable persécution.

La pression sur la Suisse est disproportionnée. D'autant que les évadés fiscaux américains lui préfèrent largement les Bahamas et autres paradis plus complaisants. J'ai le sentiment que Mitt Romney serait plus enclin à adopter une politique de négociation et non d'imposition brutale vis-à-vis d'un pays qui est l'un des alliés les plus anciens et les plus proches des Etats-Unis. Il est plus familier avec les pratiques économiques internationales et ne confond pas optimisation fiscale avec évasion fiscale. Et sa politique est moins égalitariste, plus proche du "rêve américain" qui permet de partir de zéro pour devenir riche, sans honte. Les Etats-Unis ont beaucoup de valeurs communes avec la Suisse, pays démocratique avec lequel ils partagent l'essentiel des organes de l'ONU et qui représente leurs intérêts dans le dialogue délicat avec des pays comme l'Iran ou Cuba.

CV

Edward Karr

Président de l'American International Club de Genève, Edward Karr est également co-président de l'Association Republicans Abroad pour la Suisse. Il est le fondateur et CEO de RAMPartners, une société d'investissement et de gestion genevoise, créée en 2005. Edward Karr a travaillé chez Prudential Securities aux Etats-Unis et cumule plus de 20 ans d'expérience dans les services financiers. Auparavant, dans le cadre de l'US Program, il a passé 13 mois consécutifs dans l'Antarctique et a reçu la médaille de l'Antarctic Service pour son courage, son esprit de sacrifice et son dévouement. Il a fait ses études à  Embry-Riddle Aeronautical University, Lansdowne College in London (UK) et est titulaire d'un BS en Economie et Finance de l'université de Southern New Hampshire. Il s'exprime ici à titre personnel.

Company Key facts

American International Club of Geneva

L'American International Club (AIC) de Genève est une association à but non lucratif dont l'objectif est de promouvoir les relations amicales entre les différentes communautés genevoises – américaine, internationale et suisse. L'association se veut complètement apolitique et regroupe 900 membres de 45 nationalités différentes. L'association est connue pour la qualité des rencontres qu'elle organise et le niveau des participants qui y contribuent parmi lesquels on peut compter Peter Brabeck, président de Nestlé, Patrick Firmenich, CEO du leader de l'industrie des parfums, Brady Dougan, CEO de Credit Suisse ou André Borschberg, CEO de Solar Impulse.

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