«Pour la Suisse et ses entreprises, l’OMC est terriblement importante»

mardi, 19.05.2020

Le binational Hamid Mamdouh est l’un des candidats déclarés au poste de directeur général de l’OMC. Ancien haut fonctionnaire de l’institution sclérosée, il se dit prêt à la réformer. Il donne à l'Agefi un entretien exclusif.

Sophie Marenne & Frédéric Lelièvre

Hamid Mamdouh. Le Suisso-Egyptien convoite le siège qui sera libéré par Roberto Azevêdo un an avant le terme de son mandat. (HM)

Qui relancera l’Organisation mondiale du commerce (OMC)? Incapable de conclure un nouvel accord commercial depuis plus de vingt ans, paralysée pour régler les différends entre Etats, l’OMC se cherche un nouveau directeur général. La semaine passée, Roberto Azevêdo a surpris en annonçant son départ pour la fin août, une année avant le terme de son mandat.

L’ex-diplomate Hamid Mamdouh est l’un des candidats déjà en lice. Ce Suisso-Égyptien est arrivé à Genève dans les années 1980 comme diplomate pour rejoindre le prédécesseur de l’OMC, le GATT dont il a rédigé l’Accord général sur les services. Peu après le lancement de l’OMC en 1994, ce juriste de formation en est devenu le directeur de la Division du commerce des services. Il a pris sa retraite en 2017, et œuvre depuis comme avocat et conseiller.

Pourquoi vouloir d’un poste si difficile?

Parce que je crois fermement en cette institution. Je n’ai pas seulement eu la chance de travailler pour elle mais j’ai pu prendre part à sa construction. Si je pouvais aider à relever les défis actuels, ce serait le couronnement de ma carrière.

Quitter l’Egypte pour m’installer à Genève et rejoindre le GATT a été une étape décisive dans mon parcours professionnel. A l’époque, nous débutions les négociations du cycle d’Uruguay et la structure traversait une crise existentielle similaire à celle qu’elle connaît aujourd’hui. Après avoir été négociateur pour l’Egypte, j’ai rejoint le GATT où j’ai endossé la responsabilité de rédiger l’Accord général sur les services où nous partions d’une page blanche. Même le concept d’échanges de services était à définir! Ensuite, j’ai dirigé la Division du commerce des services et de l’investissement de 2000 à 2017 au sein de l’OMC. Or le secteur des services pèse plus de 70% du PIB mondial.

Vous avez déjà travaillé pour l’OMC. En quoi agiriez-vous différemment en tant que directeur général?

D’abord, le directeur général a une position privilégiée, interagissant avec ses différentes instances et construisant des ponts entre toutes les disciplines. A l’époque, mes responsabilités étaient restreintes au commerce des services et de l’investissement.

Ensuite, avant de faire différemment, il faut poser un bon diagnostic des dysfonctionnements qui grippent l’OMC depuis vingt ans. Pour faire cette analyse, quel meilleur candidat que celui qui a aidé à la concevoir? Pilotée par ses membres, cette institution ressemble à une voiture en panne. Elle doit d’abord être remise en état avant de rouler. Si vous pensez que l’ingénieur qui l’a conçue est plus apte pour mener ces réformes qu’une figure politique, alors je serais honoré de monter à bord.

Selon vous, de quoi souffre l’OMC?

Trois véritables défis transversaux minent sa santé. Le premier est un déficit de «leadership». L’autorité qui était en place lorsque nous bâtissions l’OMC, menée par les Etats-Unis mais aussi par l’Europe, a disparu.              

Le deuxième est celui de la complexité croissante des enjeux de politiques commerciales. A sa naissance, l’OMC traitait surtout d’importation et d’exportation ou de standardisation des tarifs douaniers. Aujourd’hui, le commerce numérique soulève des problèmes complexes, comme les questions transfrontalières de confidentialité des données et cybersécurité. L’OMC a besoin de multidisciplinarité pour concilier besoin de réglementations numériques et libre-échange. Le directeur général aura un rôle déterminant afin d’amener les différentes instances qui agissent encore en silos à œuvrer collectivement.

Le troisième défi est celui de rétablir un objectif commun. Les 164 membres de l’OMC, dans leur diversité, ont besoin d’un système qui serve leurs intérêts. Aujourd’hui, la frustration des pays en voie de développement est grande: ils n’ont pas besoin d’assistance mais d’opportunités de commerces et de faire entendre leur voix.

Quel est cet objectif commun?

Maximiser les bénéfices du commerce mondial comme moteur de croissance et de développement économique. Le commerce n’est pas un objectif en soi mais un moyen d’atteindre le bien-être des citoyens des pays membres.

Allez-vous encourager les membres à abandonner le système de décision par consensus pour une procédure par vote, par exemple?

Non. Le problème de l’OMC aujourd’hui n’est pas sa difficulté à atteindre le consensus. En réalité, elle a simplement cessé de débattre il y a longtemps. Il faut donc réanimer son mandat délibératif. De plus, toutes les actions de l’OMC ne nécessitent pas de consensus, en particulier dans le champ des négociations. Il est impossible d’exiger une entente parfaite sur tous les débats que nous lançons.

Une OMC à plusieurs vitesses serait-elle une solution, avec des membres proactifs et d’autres en retrait?

Bien entendu. Cela s’est déjà produit par le passé. Mais il faut une masse critique de pays pour pouvoir aller de l’avant.

N’oublions pas les Etats-Unis et la Chine, l’un semble vouloir détruire l’OMC, l’autre y exercer plus d’influence...

Ces deux puissances utilisent l’institution comme un punching-ball. Mais leur différend ne devrait pas être résolu bilatéralement, sous peine d’entraîner des tensions à la chaîne. Ce conflit les dépasse et devrait être résolu avec l’implication de l’Union européenne, de la Suisse et de tant d’autres acteurs, comme une opportunité commune. Mais auparavant, il faut réformer les activités législatives de l’OMC – les négociations commerciales– ce qui n’a pas été fait depuis vingt-cinq ans.

«Je serais fier d’obtenir le soutien de la Suisse»

Dans cette course diplomatique, votre candidature sera-t-elle soutenue par les deux pays dont vous êtes citoyen?

L’Egypte appuie pleinement ma candidature. Le gouvernement a exprimé non seulement son soutien mais même son enthousiasme à cet égard.

Pour la Suisse, l’OMC revêt un rôle terriblement important. Ce pays a joué un rôle primordial dans la création dans l’institution et dans son évolution. La Suisse est marquée par les règles de l’OMC, qui lui permettent de protéger son indépendance et sa neutralité.

Cela reste un peu abstrait. Que peut apporter l’OMC aux PME suisses?
Avec son petit marché intérieur, l’économie suisse est tournée vers l’exportation. Or, les opportunités internationales dépendent de la stabilité et de la prévisibilité des échanges, ce que l’OMC vise à instaurer. Sans les règles de cette organisation, les PME hésiteraient à prendre leurs décisions d’investissement.

Mais la Suisse ne s’en sort-elle pas très bien seule, comme le prouve l’accord bilatéral de libre-échange signé avec la Chine en 2014?
A première vue oui. Mais ce n’est pas réellement le cas. Il faut garder en mémoire que les fondations de ce type d’accords bilatéraux s’enracinent dans un ensemble de règles multilatérales préexistantes. En l’absence de ces références préalables, les positions de négociation entre la Chine et la Suisse – par exemple – seraient bien moins équilibrées.
Au fil des ans, les entreprises ont considéré leur liberté de commerce comme acquise. Mais ce sont bien les règles de l’OMC qui permettent à la Suisse de préserver ses forces économiques et de tenir bon dans les négociations.

Et donc, qu’en est-il du soutien de la Suisse à votre candidature?
Comme tous les autres potentiels candidats à ce poste, j’ai été pris par surprise par la démission de Roberto Azevêdo la semaine dernière. Jusqu’ici, je n’avais pas voulu m’adresser au gouvernement de mon second pays de résidence, car le moment n’était simplement pas venu. Mais désormais, les choses se sont accélérées. J’ai contacté Didier Chambovey, chef de la mission permanente de la Suisse auprès l’OMC ce lundi. J’attends son retour.
Je serais fier et reconnaissant d’obtenir le soutien de la Suisse. J’espère sincèrement pouvoir en bénéficier car je vis ici depuis 35 ans: ma citoyenneté n’est pas une affaire de passeport mais de valeurs. Ma famille et moi croyons en la démocratie, la neutralité, la transparence et le respect chers à la  Suisse.

Revers économique «sans précédent» du Covid-19

L’OMC estime que jusqu’à un tiers du commerce mondial pourrait être perdu en 2020 à cause de la pandémie de Covid-19. Partagez-vous cette opinion?

Le revers économique dû au Covid-19 est sans précédent. A la différence des deux dernières crises – la crise financière de 2008 et la guerre commerciale – la pandémie paralyse de façon inédite les deux extrémités de l’économie: la production et la consommation. En tant que médium, le commerce mondial est particulièrement touché.

Les restrictions commerciales appliquées par les membres de l’OMC n’ont jamais été aussi hautes. Ce protectionnisme est-il une menace durable?

Le sentiment d’anti-globalisation est un contrecoup sérieux de la pandémie. Je ne pense pas que la mondialisation disparaîtra pour autant car c’est un mouvement organique. En revanche, nous devons examiner la chaîne de valeur mondiale et la réorganiser car le Covid-19 en a révélé les faiblesses.

Cela signifie-t-il que vous prônez le rapatriement de la production de l’Asie vers l’Europe?

Pas nécessairement, non. Il faut sécuriser une capacité minimum de production domestique stratégique; celle des médicaments ou des dispositifs médicaux, par exemple. Mais cela n’implique pas forcément de relocaliser ici. Il faut viser à diversifier les ressources domestiques mais aussi à assouplir des chaînes de valeur afin qu’elles puissent pivoter pour produire ces biens essentiels en cas de besoin.

Le réchauffement climatique ne pose-t-il pas un plus grand défi au commerce mondial que le coronavirus?

L’OMC contribue aux défis environnementaux depuis les premières négociations sur les subventions à la pêche. Depuis leur lancement en 2005, ces discussions incarnent les efforts de l’organisation pour plus de durabilité grâce à un accord commercial. Et ce n’est qu’un début. L’OMC devra davantage prêter attention aux préoccupations écologiques à l’avenir.

Pour trouver des solutions au réchauffement climatique, la planète a besoin de stratégies globales dont le principal moteur est la coopération internationale.

Une taxe carbone mondiale pourrait-elle être une solution?

L’OMC ne se préoccupe pas de taxation, sauf en cas de mesures discriminatoires. Une telle taxe, sous forme d’une taxe d’ajustement aux frontières, nécessiterait un haut niveau de surveillance pour vérifier qu’elle ne soit pas employée comme outil de discrimination. Elle pourrait être acceptée si elle n’est pas discriminatoire et prône un partage équitable de la charge entre les différents pays.  

L’Afrique veut le poste

Pas moins de trois candidats africains sont officiellement en lice pour succéder au Brésilien Roberto Azevêdo. Outre le Suisso-Egyptien Hamid Mamdouh, le Nigérian Yonov Frederick Agah, qui est un des quatre vice-directeurs de l’OMC, est aussi en compétition. S’y ajoute le Béninois Eloi Laourou, ambassadeur auprès de l’ONU à Genève. Une autre personnalité africaine fait parler d’elle, la Kényane Amina Mohamed. Ancienne diplomate auprès de l’OMC, en poste dans son pays comme ministre des Sports, elle avait déjà concouru pour la fonction de directeur général, en 2013.

Après la Nouvelle-Zélande, la Thaïlande, la France et le Brésil, dont un représentant a dirigé l'OMC depuis sa création, l’Afrique estime que son tour est désormais venu. Cela n’empêche pas Peter Mandelson, travailliste britannique et ancien commissaire européen au Commerce, d’avoir indiqué au Financial Times son intérêt pour le poste. (FL)





 
 
 
 

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