«La crise actuelle est plus sérieuse que celle des subprimes»

mercredi, 15.04.2020

La Suisse attend une sortie de crise. Le Conseil fédéral devrait annoncer jeudi les premières mesures de la fin du confinement. Quels scénarios nous attendent? Des économistes de l’Université de Genève font part de leurs prévisions.

Matteo Ianni

Giovanni Ferro-Luzzi, professeur d’économie et directeur de l’institut de recherche appliquée en économie et gestion (Ireg). Marcelo Olarreaga, professeur d'économie à l'Université de Genève et doyen de la Faculté GSEM.

La pression économique monte et pousse les gouvernements européens à réfléchir aux différentes possibilités de sortie de confinement. En Suisse, le Conseil fédéral a chargé le Département de la santé et celui de l'économie d'élaborer un système d’assouplissement qui pourrait se faire étape par étape. Les résultats de ce travail seront d’ailleurs présentés lors de la prochaine conférence de presse du Conseil fédéral, autrement dit jeudi 16 avril.
Dans cette crise qui provoque une dose importante d’anxiété, chacun cherche logiquement à se rassurer. La reprise économique prendra-t-elle une forme de V, de L, de U ou de W?

L’avenir dépendra surtout de la demande européenne

Pour l’économiste Marcelo Olarreaga, la forme de la reprise économique dépendra avant tout de la situation sanitaire, mais aussi des mesures mises en place pour soutenir l’activité économique pendant et après le confinement. «Pour avoir une reprise en V, il faudra non seulement que l’incertitude au niveau sanitaire soit levée, mais aussi que le tissu économique ne soit pas détruit par l’arrêt d’activité, affirme le professeur d'économie à l'Université de Genève et doyen de la Faculté GSEM.

«Si les entreprises commencent à faire faillite et que les travailleurs sont licenciés en masse, une reprise en V ne sera pas possible. Il sera également très important de s’assurer que les réponses de politiques économiques ne laissent pas les entrepreneurs (et travailleurs) endettés de manière non-soutenable. L’accès à des emprunts remboursables même à un taux nul ne sera probablement pas suffisant si la crise sanitaire se prolonge. Dans ce cas de figure, des mesures de politiques de relance non-conventionnelles vont être nécessaires.»

Discours plus nuancé pour Giovanni Ferro-Luzzi qui place tout de même la Suisse en meilleure position par rapport à ses voisins européens. «Trop de paramètres sont encore inconnus pour visualiser le scénario de sortie de crise, annonce le professeur d’économie et directeur de l’institut de recherche appliquée en économie et gestion (Ireg). Il ne faut pas oublier que la Suisse est très fortement dépendante des exportations (presque deux tiers du PIB) et donc sa santé économique, même avec une sortie douce du confinement, dépendra crucialement de la demande européenne, états-unienne et chinoise. La « bonne » nouvelle, c’est que le Conseil fédéral a amassé un « trésor de guerre » avec des excédents successifs qui lui permettent d’envisager relativement sereinement un plan de relance, ce que ne peuvent pas faire aussi facilement des pays comme l’Italie, l’Espagne ou même la France.»

«Le chômage va probablement exploser»

Pour ce qui est de la conjoncture de la Suisse en 2020, plusieurs économistes s'attendent à une évolution négative du PIB de l'ordre de -0,9% en moyenne. D’autres, plus pessimistes, annoncent un recul conjoncturel de 2,5% cette année. Mardi, les dernières prédictions de croissances du FMI sont sorties et prévoient une contraction du PIB pour la Suisse de l’ordre de 6%. Une baisse qui se fera ressentir sur le marché de l’emploi. «On sait déjà que le chômage partiel va exploser, et vraisemblablement le chômage aussi, avance l’expert Giovanni Ferro-Luzzi. Il est difficile de donner un chiffre sans savoir comment l’UE ou les Etats-Unis vont réagir. Cependant, je fais partie des « pessimistes », car la crise me semble plus sérieuse que celle des subprimes. Pour beaucoup de jeunes qui terminent leurs études ou leur apprentissage, l’arrivée sur un marché du travail aussi tendu n’est pas une bonne nouvelle.»

«En faisant un calcule rapide ceci impliquerait une augmentation du chômage aux alentours de 3 points de pourcentage, estime quant à lui, l’économiste Marcelo Olarreaga. Avec une pareille contraction de la demande globale, ce sont tous les secteurs de l’économie qui vont être touchés. Pour éviter cela, les politiques de relance économiques devront être innovantes et de taille.»

La consommation risque d’être timide

Après avoir fait un tour d’horizon d’un point de vue macroéconomique, il est aussi intéressant de se focaliser sur le point de vue microéconomique. En clair, quelle sera l’attitude des ménages suisses au moment du déconfinement ? Auront-ils à coeur de consommer (en relançant la machine) ou seront-ils tentés d’épargner en anticipant une éventuelle rechute?

 «Cela dépend des ménages, nuance d’entrée Giovanni Ferro-Luzzi, professeur à la GSEM, Université de Genève et à la haute école de gestion (HES-SO).Ceux ayant été payés normalement, en télé-travaillant par exemple, vont vraisemblablement vouloir céder à certaines dépenses qui ont été «frustrées» pendant le confinement. Je parle ici de vacances, loisir, culture, restaurants, etc.
En revanche, ceux plus fragiles, dont un des membres a été touché plus durement par le confinement, comme la cessation d’activité ou le chômage feront face à des contraintes de liquidités qui les pousseront à limiter leurs dépenses, voire à emprunter pour financer les factures incompressibles comme le loyer ou l’assurance-maladie.»

Pour Marcelo Olarreaga, professeur d'économie à l'Université de Genève et doyen de la Faculté GSEM, tout dépendra de l’évolution de la situation du Covid-19 en Suisse et ailleurs. «Il reste à l’heure actuelle beaucoup d’incertitude sur ce point. C’est pourquoi je crains que la consommation restera timide et que les individus préféreront épargner pour se couvrir de probables chocs négatifs à venir. Par ailleurs, si l’amélioration de la situation sanitaire continue et que les pays qui commencent à sortir du confinement n’effectuent pas de retour en arrière, alors on peut espérer que la consommation reprenne, et qu’elle soit un moteur de la reprise économique.»

Incertitude sur la demande pour les entreprises

Et les entreprises alors? Seront-elles tentées de reconstituer leur trésorerie ou préfèreront-elles investir et relancer massivement la production? De manière générale, si la consommation n’aime pas l’incertitude, l’investissement l’aime encore moins. Il faudra alors effacer les doutes sur une potentielle deuxième vague de Covid-19 pour que l’investissement reprenne. La réponse des entreprises dépendra aussi fortement du domaine d’activité et de la manière dont les autorités mettront en place un plan de relance économique. Certains secteurs n’ont pas subi de décrue, comme l’alimentation ou l’immobilier. D’autres ont subi un impact plutôt limité, comme le secteur bancaire, financier ou encore de l’assurance. Enfin, d’autres ont été frappés de plein fouet. On pense ici à l’aviation, la construction, la restauration, les activités culturelles et les indépendants ayant un contact social comme les chauffeurs de taxi.

«La trésorerie est un des éléments qui déterminera si les entreprises pourront survivre ou juste réduire leur activité, estime Giovanni Ferro-Luzzi. Certes, la BNS et le Conseil fédéral ont rapidement proposé des mesures vigoureuses pour que toutes les entreprises puissent accéder à un emprunt facilité et garanti par la BNS. Mais l’incertitude demeure sur la manière dont la demande va réagir à moyen terme, à la fin du confinement. Certaines entreprises qui étaient déjà fragilisées avant la crise du Covid vont peut-être faire les frais de ce choc brutal sur l’activité économique. En tout cas, même si les taux d’intérêt sont bas, il n’est pas sûr qu’elles aillent se ruer sur l’investissement.»

 

Une crise comparable à une situation de guerre 

Dans cette crise qui provoque une dose importante d’anxiété, chacun cherche logiquement à se rassurer. Cela vaut aussi pour l’investisseur, à la recherche de comparaisons historiques. Est-ce une crise comparable à celle de 2008 ou de 1929?

«Les dynamiques entre 2008 et aujourd’hui sont différentes, souligne Juan Flores Zendejas professeur d’économie à l’Université de Genève. Alors que le choc en 2008 provenait du secteur financier principalement, cette fois-ci ce choc est généralisé, même s’il affectera certains secteurs plus que d’autres. Les besoins fiscaux et monétaires seront bien plus importants que celles en 2008.»

Pour cet expert en histoire financière,  cette crise ne peut être comparée avec des crises économiques du passé, même avec celle des années trente. «Certains collègues et observateurs préfèrent comparer cette crise avec une situation de guerre : la magnitude du choc requière des mesures immédiates, mais aussi d’une planification à moyen terme et surtout, d’une intervention massive de l’état, ce que nous avons commencé à constater.

Même si l’analogie avec des situations de post-guerre n’est pas parfaite non plus, nous pouvons les comparer par le type de mesures nécessaires : la recherche urgente des vaccins, de médicaments et parfois d’équipement médical essentiel, puis, la priorisation en termes de soutien à la population (nourriture, logements, etc.). Enfin, il y a tout un travail d’identification des secteurs clés pour rétablir les chaines de production et pour garantir l’approvisionnement des matières premières et biens intermédiaires. Le soutien des Etats sera certainement couteux, mais à ce stade, nous n’avons pas beaucoup d’alternatives.»





 
 
 
 

AGEFI

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