Commerce mondial: un «triangle vertueux» en plein coeur de Genève

mardi, 04.06.2019

En plus de l’OMC et de la Conférence des Nations Unies sur le commerce et le développement (CNUCED), la ville abrite le Centre du commerce international (ITC).

Philippe D. Monnier

Arancha González. «Nous sommes avant tout financés par des contributions octroyées par des Etats, notamment la Suisse qui est particulièrement généreuse», explique la directrice exécutive.

Le Centre du commerce international (International Trade Center, ITC) est une agence conjointe de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) et des Nations Unies. Relativement peu connue du grand public, cette organisation basée à Genève emploie 350 fonctionnaires internationaux et travaille avec un réseau de plus de 300 consultants à travers le monde.

L’ITC est dirigé depuis septembre 2013 par Arancha González, directrice exécutive, qui a reçu l’Agefi dans ses bureaux pour une grande interview. En plus de ses fonctions à l’ITC, Arancha González copréside le Conseil sur le futur du commerce et de l’investissement du Forum économique mondial (WEF). De 2005 à 2013, elle a été la cheffe de cabinet du directeur général de l’OMC, Pascal Lamy. Précédemment, elle a occupé diverses fonctions au sein de la Commission européenne. Arancha Gonzalez est titulaire d’un diplôme de droit de l’Université de Navarre et d’un diplôme d’études universitaires supérieures en droit européen de l’Université Carlos III à Madrid.

Vous êtes directrice exécutive du Centre du commerce international (ITC) depuis septembre 2013: Comment est-ce que cette organisation a évolué en six ans?
Nous avons connu une forte croissance des fonds mis à la disposition de notre organisation. En plus, la demande pour nos services s’est renforcée. Nos services sont aussi devenus beaucoup plus pertinents. Dans le passé, notre slogan était «Export Impact for Good» (des exportations pour un impact positif). Maintenant, nous avons une approche beaucoup plus large, notre but principal étant de contribuer à l’internationalisation des PME. Il ne s’agit pas uniquement d’un changement de slogan mais surtout d’une nouvelle philosophie.

Pourquoi ce changement fondamental d’approche?
Parce que la capacité d’exporter n’est qu’une des conséquences de notre action. Les importations sont tout aussi importantes que les exportations. Il s’agit de soutenir les PME à s’internationaliser et donc à augmenter leur compétitivité. En fin de compte, c’est l’amélioration de la compétitivité des PME qui contribue au développement économique des pays et, au final, à l’amélioration de la vie des citoyens.

Quels types de PME soutenez-vous?
Sur ce point, nous n’avons pas changé. Nous continuons à cibler en priorité les entreprises de taille petite et moyenne ainsi que les microentreprises dans les pays les moins avancés, les pays en développement sans littoral, les petits Etats insulaires en développement et les nations post-conflit ou fragiles. C’est dans ces segments que l’on trouve les plus grands leviers de croissance car la vaste majorité de ces entreprises ne sont pas encore internationalisées.

Dans le cadre de votre mission d’internationalisation des PME, quelles sont vos actions concrètes?
Nos domaines d’action sont nombreux. Par exemple, nous travaillons sur l’accès à l’information commerciale, nous renforçons les capacités des institutions d’appui au commerce, nous améliorons la capacité des PME concernant des éléments concrets (par exemple l’emballage ou l’étiquetage), nous aidons ces PME à avoir accès au crédit et nous les mettons en relation avec des clients ou investisseurs potentiels. D’une certaine manière, nous sommes présents là où les forces du marché ne fonctionnent pas bien.

Comment évaluez-vous le succès de l’ITC?
Nous l’évaluons de trois manières complémentaires.
Primo, nous appliquons les critères des Nations Unies d’une manière agrégée. Ces critères évaluent notre contribution à la réalisation des Objectifs de développement durable. Nous mesurons le nombre d’entreprises qui ont exporté, le nombre d’entreprises qui ont amélioré leur compétitivité, le nombre de politiques commerciales qui ont été réformées, etc.
Segundo, nous désagrégeons ces critères pour mesurer par exemple le pourcentage de femmes qui ont bénéficié de notre soutien ou le pourcentage de nos actions en relation avec l’agriculture ou encore les jeunes.
Tertio, nous avons aussi nos propres mesures. Dans ce sens, nous avons développé notre méthodologie interne et cela comprend notamment des enquêtes sur le terrain. Par exemple, un des critères que nous mesurons est la progression du revenu per capita des entrepreneurs que nous avons soutenu. Nous évaluons aussi les performances de notre propre organisation, par exemple en ce qui concerne l’empreinte carbone, la satisfaction de nos employés, notre parité homme-femme, etc.

L’ITC est une agence conjointe des Nations Unies et de l’Organisation mondiale du commerce. Quels sont les avantages et désavantages d’avoir deux organisations mères?
Cette double appartenance est source de cohérence et facilite notre travail. L’OMC nous apporte les aspects commerciaux et économiques. Notre appartenance aux Nations Unies nous rappelle que le commerce n’est pas une fin en soi mais un moyen d’améliorer la vie des gens et surtout d’éradiquer la pauvreté.

De nombreuses organisations – notamment onusiennes – œuvrent pour soutenir le commerce des pays en voie en développement. Quels sont les éléments différenciateurs de l’ITC?
Dès sa création, l’Organisation des Nations Unies était ordonnée en silos, c’est-à-dire en agences spécialisées dans le commerce, la santé, le travail, l’agriculture, etc. Maintenant, il s’agit de connecter tout cela et de travailler ensemble en écosystème. C’est notre vision. En outre, avec nos deux organisations mères, il existe une forte complémentarité. En résumé, l’OMC est un forum de négociation, la Conférence des Nations Unies sur le commerce et le développement (CNUCED) s’emploie surtout à prodiguer des conseils aux gouvernement et l’ITC aide avant tout les PME à s’internationaliser. Nous pourrions appeler cela le «triangle vertueux».

Quelle est l’implication du secteur privé dans l’ITC?
Nous sommes avant tout financés par des contributions octroyées par des Etats, notamment la Suisse qui est particulièrement généreuse. Concernant le secteur privé, nous travaillons avec une multitude d’entreprises, y compris avec des sociétés suisses comme Nestlé, Aeschbach Chocolatier, Coop Swiss ou encore les magasins Migros. Notre collaboration avec le secteur comporte trois volets.

Primo, certaines entreprises mettent gratuitement à notre disposition leur expertise ou connaissances; c’est par exemple le cas de DHL et UPS dans le domaine de la logistique. Segundo, des sociétés privées investissent dans (ou achètent à) des petites entreprises que nous soutenons. Je vais d’ailleurs sous peu inaugurer en Ethiopie une nouvelle usine de plus de mille employés; cette initiative est le fruit d’un investissement indien que nous avons encouragé. Tertio, nous recevons aussi des donations financières du secteur privé.

Quelles sont les motivations du secteur privé?
La motivation principale est que l’on peut faire du bien en faisant des affaires. On peut aider à construire les marchés de demain. Ou bien encore, avec l’impact investment, que l’on peut combiner un rendement financier acceptable et un impact social ou environnemental positif.

Comment voyez-vous le futur de l’ITC dans 10 ans?
Si nous faisons bien notre travail, nous devrons à terme disparaître car plus personne n’aura besoin de nos services. Mais nous n’en sommes pas encore là, bien au contraire...

Récemment, il y a eu une polémique très médiatisée sur l’absence de rémunérations des stagiaires onusiens.
En effet, le système des Nations Unies ne nous permet pas de rémunérer nos stagiaires. Je trouve cela honteux même si le but de cette interdiction – qui est de lutter contre le népotisme – est certainement louable. Je ne suis toutefois pas convaincue que cette mesure soit le meilleur moyen d’éviter le népotisme. Quant à nos employés et les consultants avec lesquels nous travaillons, ils sont rémunérés décemment, en accord avec les grilles salariales des Nations Unies et en tenant compte du fait que nous sommes rétribués avec de l’argent public.

Etes-vous satisfait de Genève, votre ville hôte?
Absolument! En plus, nous sommes très bien reçus par les autorités fédérales et cantonales. Je dirais aussi que la Suisse est bien consciente que la présence sur son sol d’une organisation comme l’ITC renforce son positionnement international et contribue à son économie. La Suisse n’est bien sûr pas bon marché mais je reste persuadé que les coûts totaux seraient bien plus élevés si les organisations internationales étaient davantage étalées sur plusieurs pays.

Idées erronées sur les déséquilibres commerciaux

Le Conseil sur le futur du commerce et de l’investissement du Forum économique mondial (WEF), coprésidé par Arancha González, a récemment publié un «mémoire stratégique au sujet des [sept] idées fausses concernant la balance commerciale». Parmi ces idées fausses figurent notamment «les déficits commerciaux sont mauvais, les excédents commerciaux sont bons», «le commerce bilatéral entre deux pays devrait être équilibré» ainsi qu’ «un déficit commercial est synonyme de perte d’emploi».

Avez-vous été surprise par ces sept idées fausses?
Cela n’a pas été une surprise ni pour moi ni pour l’équipe de 26 experts que je codirige et qui a élaboré ce rapport sur la base d’analyses empiriques et scientifiques. Dans un monde où les pulsions unilatéralistes s’intensifient et où certains politiciens ont de plus en plus tendance externaliser leurs problèmes internes, il nous a paru important de mettre en avant, sans parti pris, ce que le commerce international peut apporter et aussi ce qu’il ne peut pas résoudre. Dans ce sens, il n’est pas correct d’affirmer que tous les maux d’un pays sont dus au commerce international. Mais d’autre part, il ne faut pas considérer le commerce international comme une panacée; par exemple, ce commerce ne peut pas résoudre le manque d’épargne domestique ou l’absence de politiques sociales solides.

Suite à la publication de votre rapport, quelles ont été les réactions des gouvernements, en particulier celui des Etats-Unis?
Aucune réaction gouvernementale n’a été porté à mon attention. Il importe de souligner que notre démarche ne visait pas la politique d’un gouvernement en particulier. Notre but était de permettre un débat éclairé sur le commerce international, sur la base de fondements solides plutôt que sur la base de tweets.

Avez-vous parfois l’impression que certains gouvernants ignorent sciemment les théories économiques pour des raisons politiques?
Plus généralement, je dirai que les cycles économiques sont en général beaucoup plus longs que les cycles politiques, souvent limités à quatre ou cinq ans. Dans la majorité des cas, on ne peut pas résoudre des problèmes économiques sur le court terme. En outre, bâtir des consensus nationaux – une démarche essentielle que la Suisse sait si bien faire –prend du temps, nécessite un fort leadership et un sens aigu des responsabilités.

L’importance des standards en matière de prêts

Vous revenez du deuxième forum sur la nouvelle Route de la soie (BRI) qui s’est tenu à Beijing fin avril 2019. Qu’en retirez-vous?
L’économie du 21e siècle est multipolaire. L’importance des pays en développement ne cesse de croître et ce n’est pas une surprise que la Chine fasse partie de cette expansion. Lors du premier forum, les discussions gravitaient autour des projets d’infrastructure. Deux ans après, dans le cadre du deuxième forum qui vient de s’achever, le sujet principal était comment mettre en place tous ces projets de manière à respecter les standards internationaux de durabilité environnementale et de viabilité financière, tout en évitant les cas de corruption.

Certains pays se sont trop endettés dans le cadre du BRI. N’est-ce leur responsabilité de n’accepter que ce qui est raisonnable et favorable à leur développement?
Le fait est que dans le passé certains preneurs de prêts ont montré une tendance à tout accepter. C’est pour cette raison que des standards internationaux ont été définis de manière à ce que les bailleurs de fonds – que ce soit des pays ou des banques de développement du type Banque mondiale – n’entrent en matière que lorsqu’une série de critères, surtout en termes de viabilité financière, sont respectés. Le projet de nouvelle Route de la soie doit aussi en tenir compte.





 
 
 
 

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