Le fédéralisme protège la Suisse contre les fake news

dimanche, 18.03.2018

Malgré la prolifération des "fake news" dans le monde, la Suisse n'a pas adopté de stratégie contre le phénomène. Naïveté? D'après deux experts, le fédéralisme helvétique protège contre les fausses informations.

Delphine Gasche

Selon le département fédéral de la communication, de faux comptes Twitter, publiant de faux tweets, au nom de la conseillère fédérale Doris Leuthard sont régulièrement créés. De même que de faux comptes Facebook.

Que ce soit dans les pays voisins ou outre-Atlantique, les fake news se sont invitées dans les élections nationales. En France, Emmanuel Macron a tour à tour été homosexuel, propriétaire de comptes offshore ou encore le candidat favori de l'Arabie saoudite. Le conservateur autrichien Sébastian Kurz s'est lui vu attribuer de fausses pages Facebook contenant des messages xénophobes et antisémites.

Aux Etats-Unis, c'est Hillary Clinton qui a été la cible de nombreuses fausses informations. La plus saillante étant le "Pizzagate": la rumeur prétendait qu'un restaurant, où la candidate démocrate a organisé une soirée de levée de fonds, serait en réalité une façade dissimulant un réseau de pédophiles.

Leuthard se démultiplie sur Twitter

Quant aux politiciens suisses, ils ont été jusqu'ici plutôt épargnés. Mais la menace existe. Une porte-parole du Département fédérale de la communication (DETEC) a confié à l'ats que son administration était constamment confrontée au phénomène. "De faux comptes Twitter, publiant de faux tweets, au nom de la conseillère fédérale Doris Leuthard sont régulièrement créés. De même que de faux comptes Facebook", indique Annetta Bundi.

Pour contrer le phénomène, le DETEC agit au cas par cas. Aucune stratégie globale n'a été adoptée. Et il en va de même dans les autres services fédéraux et cantonaux.

Au niveau des partis, il n'existe pas non plus de système de contrôle général. "Chaque parlementaire gère ses comptes sur les réseaux sociaux. Si le parti devait être attaqué, nous étudierions la source et la véracité des informations, nous analyserions leurs conséquences et nous publierions un démenti si nécessaire", explique Karine Barras, porte-parole du PLR.

Nuée de candidats cantonaux

Une absence de stratégie naïve? Pour le politologue Thomas Widmer, de l'Université de Zurich, cela n'a rien d'étonnant. "Le système politique suisse est moins sensible aux fake news. Comme il n'y a pas de candidats-phares nationaux, il faudrait dénigrer tous les candidats cantonaux". Un travail de longue haleine, peu rentable et difficile. En particulier dans les petits cantons, où la population connaît bien ses candidats.

Fiorenza Gamba, chercheuse affiliée à l'Institut de recherches sociologiques de l'Université de Genève, partage cette analyse. "Contrairement aux Etats-Unis, en France ou en Italie, il n'y a pas de personnalisation de la politique aussi marquée en Suisse. Les électeurs votent plutôt pour des partis, des propositions ou des idées".

Attaquer directement les partis serait théoriquement possible, mais nettement moins efficace, selon Thomas Widmer. "Les fake news ont plus d'effets lorsqu'elles visent des personnes en particulier".

Autre spécificité helvétique: le vote postal. Les Suisses votent sur plusieurs semaines. Or les fausses informations ont une durée de vie très courte allant de quelques heures à quelques jours, précisent les experts. "Le fédéralisme suisse et la démocratie directe protègent ainsi des fake news", conclut Fiorenza Gamba. Et la chercheuse d'estimer que le phénomène sera peu répandu lors des prochaines élections fédérales en octobre 2019.

Phénomène complexe

Outre les particularités du système électoral, Mme Gamba met en avant la complexité des fake news comme explication possible à l'absence de stratégie. "D'un côté, l'information circule rapidement et peut atteindre tout le monde. De l'autre, chacun a la possibilité de fabriquer des informations et de les diffuser sur les réseaux sociaux. Il est ainsi difficile d'établir une stratégie efficace".

Légiférer sur le sujet - comme il en est question en France ou en Allemagne - n'a ainsi pas grand intérêt. "Même si une loi existait, il serait presque impossible de l'appliquer, car la source des fake news est souvent impossible à identifier", poursuit-elle.

A la place, la chercheuse genevoise propose une meilleure éducation aux usages du numérique. Elle reconnaît que c'est un processus long qui nécessite de commencer dès le plus jeune âge. "Mais c'est une mesure d'autant plus nécessaire qu'à notre époque une multitude de sources d'information et d'autorités existent. Le citoyen doit pouvoir s'y retrouver". (ats)





 

 

 

 


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