«On ne peut aller vers la Chine en ne parlant que de Genève»

mercredi, 04.07.2018

L’expression «Lake Geneva area» prend tout son sens pour le directeur de la Fongit afin d’attirer les investisseurs chinois.

Elsa Floret (Shenzhen)

La délégation économique genevoise en visite chez Tencent, le géant chinois des réseaux sociaux (Shenzhen).

Antonio Gambardella, directeur de la Fongit, participe avec une trentaine d’entrepreneurs genevois cette semaine à la délégation économique en Chine, co-organisée par la Chambre de commerce, d’industrie et des services de Genève (présidée par Juan-Carlos Torres); l’Etat de Genève (présidé par Pierre Maudet) et la Chambre économique Suisse-Chine (présidée par Christophe Weber).

Les grands thèmes de l’innovation, qui positionnent Genève sur la carte, ne sont in fine pas délimités uniquement au seul canton. On ne peut aller vers la Chine en ne parlant que de Genève, selon Antonio Gambardella. Il suggère de parler de la Suisse en général, avec des pôles de compétences, qui sont, soit autour de Zurich, soit autour de Genève en tant qu’arc lémanique. L’expression «Lake Geneva area», prend tout son sens et permet d’identifier des compétences très précises, qui positionnent Genève et l’arc lémanique comme pôle de compétences au niveau mondial, avec la présence du CERN, de l’EPFL, de l’UNIGE, du Campus Biotech...

Entretien avec Antonio Gambardella, directeur de la Fongit.

Vous participez à la délégation économique, qui accompagne cette semaine Pierre Maudet en Chine. Quels sont vos objectifs pour ce voyage sur la Chine innovante? Qu'attendez-vous d'un tel voyage?

On est là pour s’inspirer d’un pays qui a pu évoluer d’une façon extrêmement dynamique en très peu de temps. Cela dit, nous savons très bien que nous ne pourrons jamais être la Chine. Donc c’est pour comprendre à partir de nos spécificités, quels sont les éléments uniques et les éléments de différentiation, ce qui nous permettra d’être intéressants et attrayants pour des échanges avec la Chine dans le futur. Je fais avant tout référence aux sociétés innovantes, avec un certain type d’innovation, ainsi qu’aux pôles d’excellence en Suisse et sur l’arc lémanique en particulier.

A Shenzhen (Silicon Valley de la Chine), devant les autorités, vous présentez l’innovation à Genève vue par la Fongit. Quels sont les grands thèmes?

Les grands thèmes de l’innovation, qui positionnent Genève sur la carte, finalement ne sont pas délimités uniquement au seul canton. On ne peut aller vers la Chine en ne parlant que de Genève. Il faut aller en parlant de la Suisse en général, avec des pôles de compétences qui sont soit autour de Zurich, soit autour de Genève en tant qu’arc lémanique. Si on parle du «Lake Geneva Area», on peut certainement identifier des compétences très précises qui positionnent Genève et l’arc lémanique comme pôle de compétences au niveau mondial. Je parle évidement de la présence du CERN, de l’EPFL, de l’UNIGE, du Campus Biotech... Le fait d’avoir par exemple le Human Brain Project à Genève tombe sous le sens par rapport aux compétences de la région. Donc, le focus en termes de secteur que je vais promouvoir, est premièrement lié à la Medtech, et en particulier la Medtech de convergence (où des domaines différents convergent pour créer la prochaine révolution), et deuxièmement, lié à l’élément de la sécurité informatique et de la technologie blockchain en général, qui cible initialement sur les marchés qui sont présents sur Genève comme le marché financier et le marché de commodités. Tout sans oublier la présence fondamentale à Genève des organisations internationales et leur rôle clé concernant les processus de standardisation et de gouvernance des nouvelles technologiques sur le plan global.

Voyez-vous des perspectives concrètes?

Lors de la visite effectuée par notre délégation chez Tencent, géant chinois global dans les réseaux sociaux, ils se sont montrés intéressés à collaborer avec Genève lui reconnaissant un rôle de leadership dans le secteur blockchain.

Vous déclariez dans la presse récemment que Genève sous-estime la valeur potentielle de sa scène d’innovation et des technologies issues du CERN, de l’UNIGE et de l’EPFL, mais aussi des richesses qui proviennent de ses industries, ses PME, ses start-up et de ses organismes de soutien. Pouvoirs publics, incubateurs et innovation. Genève monte-t-elle en puissance? Est-ce ce message que vous délivrez en Chine?

A nouveau, il faut tenir compte de l’ordre de grandeur ici. La montée en puissance vis-à-vis de la Chine est toujours relative. Donc Genève monte en puissance, oui, car il y a maintenant un consensus politique et économique sur le fait qu’il faut pousser vers l’innovation. Comme conséquence naturelle du bon travail que font tous les acteurs concernés par rapport à cela, on aura certainement de plus en plus d’intérêt de la part d’acteurs chinois, que ce soit pour investir dans les sociétés qui sont le produit de l’innovation suisse, ou pour devenir partenaires, ou pour exploiter tout cela sur le plan commercial en Chine.

Quelles sont les différences entre l’innovation en Chine et en Suisse (Genève) et quelles sont les synergies que vous observez?

Je ne suis pas expert de l’innovation en Chine, donc je ne peux parler que de ce que j’ai lu, vu et observé. Et ne jamais oublier que la Chine, c’est un continent. Si on compare par exemple le PIB de la seule ville de Shanghai, c’est 10 fois celui du canton de Genève (Shenzhen représente 7 fois). Donc il faut bien se rendre compte de cette relativité. Cela dit, il est vrai que la Chine a de plus en plus de vraies technologies et il serait donc erroné de voir la Chine comme une nation d’imitateurs ou de seuls producteurs. Les chinois ont développé des vraies technologies qui sont adaptées pour un marché énorme sur le plan local. Ainsi la Chine est aujourd’hui devenue un des pôles de l’innovation les plus importants dans le monde entier. Ce n’est plus comme dans les années 1980. La Chine actuelle, ce n’est plus juste l’usine du monde, mais elle est véritablement parmi les meilleurs inventeurs, amenant de l’innovation dans des secteurs d’ailleurs très variés.

Quant aux synergies, on observe que les acteurs chinois sont bien sûr intéressés à faire un « dépistage » de l’innovation à des fins d’exploitation commerciale en Chine, mais ils sont intéressés d’une façon plus générale par la qualité de l’innovation européenne, et suisse en particulier, car elle est fortement liée à la génération de propriété intellectuelle. Ceci résulte de la quantité et de la qualité de la recherche que nous menons, conséquence de la présence de nos centres d’excellence. Cette recherche mène à des brevets, puis génère des start-up. C’est ça l’ADN typique de l’innovation Swiss made. Et c’est ceci que les chinois sont intéressés à voir.

Parmi la soixantaine de jeunes pousses soutenues par la Fongit (250 personnes emplois créés à des postes hautement qualifiés et 150 millions de francs levés ces 4 dernières années). Combien se tournent-elles vers la Chine? Ont-elles des représentations sur place? Ont-elles bénéficié d’investissements chinois?

Nous soutenons des start-up qui ont toutes un chemin à faire, un chemin typique selon lequel un projet va devenir une véritable société avec tous les produits et services qui vont avec, y compris la vente. Normalement, les premières ventes se font dans une région très proche géographiquement, mais c’est vrai, que la Chine est souvent perçue comme un des marchés les plus intéressants au moment de l’internationalisation. Donc les start-up qui ont déjà passé ce stade-là vont s’ouvrir à la Chine comme opportunité. Preuve en est que, parmi les plateformes Swissnex proposées par le programme fédéral Innosuisse pour développer les entreprises au niveau international, la représentation en Chine est un des pôles les plus attrayants pour tester le marché. Et aujourd’hui, nous avons par exemple la startup Orbiwise, qui est avec nous en Chine et qui y a déjà des ouvertures. Comme nous pouvons profiter du hub Swissnex, les start-up n’ont en général pas de représentation. Quant aux investissements, on ne peut parler d’une approche concertée, mais il y a certes quelques start-up sur l’arc lémanique dans lesquelles des investisseurs chinois se sont effectivement déjà impliqués.

Une des start-up de la Fongit est du voyage. Quid des autres?

Normalement, on essaie d’éviter qu’une start-up s’ouvre au marché trop tôt. Un des rôles d’un incubateur est même de suggérer le bon moment pour s’ouvrir au marché international. Ce n’est pas facile de le faire tout de suite, et ça amène plus de problèmes qu’autre chose de le faire prématurément. Lorsque l’on passe à la phase de l’internationalisation, l’outil que représente Swissnex est extrêmement important et utile.

Nous avons néanmoins une autre société de la Fongit, qui développe également ses activités en Chine. Il s’agit de TVP Solar, une société leader dans le domaine des panneaux solaires thermiques à haute performance basés sur des technologies issues du CERN et qui y développe des partenariats stratégiques, ne cherchant pas la réduction du coût de la main d'œuvre, mais des compétences spécifiques dans le traitement du verre et des métaux. Ceci leur permet d'optimiser la chaîne d'approvisionnement et de réduire l'impact du coût des matériaux sur le produit, car les grands producteurs de verre et de métaux se trouvent en Chine. TVP Solar y cherche donc des compétences spécifiques liées au produit et une organisation à grande échelle, car en Chine se trouvent actuellement d'excellents fournisseurs de verre plat, de cuivre flexible et d'acier au carbone et des spécialistes d'usinage métal et mécanique.
 
En termes de financement, comment la Suisse (Genève) peut-elle s’inspirer de la Chine?

On constate un fort soutien des organismes étatiques chinois pour faire sortir toute l’innovation de la première phase, pour faire sortir les projets de l’université et au final devenir une véritable société. Plusieurs programmes en Chine soutiennent cette transformation et on pourrait s’inspirer de cette bonne pratique qui commence à montrer des résultats.
 






 
 

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