Adopter une approche différenciée dans le cadre de l’impact investing

mercredi, 09.10.2019

Les marchés émergents et développés ont des rôles très différents à jouer en matière d’effort de réduction des émissions de carbone.

Mathieu Nègre* Victoria Leggett**

Mathieu Nègre et Victoria Leggett.

L’Accord de Paris fixe des objectifs ambitieux en matière de réduction des émissions de carbone au niveau mondial, mais il ne dit pas grand chose sur la manière dont cet effort devrait être partagé entre les nations. Les pays à revenu élevé représentent une part disproportionnée des émissions mondiales et devraient pouvoir les réduire plus rapidement. La bonne nouvelle est que bon nombre d’entre eux ont déjà entamé ce processus. On ne peut raisonnablement s’attendre à ce que les pays à revenu faible et intermédiaire déploient des efforts similaires. Ils sont responsables d’une part beaucoup moins importante des émissions historiques et, du fait que les émissions de carbone sont en partie liées au niveau de revenu, leur empreinte est beaucoup plus faible.
Cette disparité régionale est significative. En Amérique du Nord et en Europe occidentale, les émissions de CO2 atteignent respectivement 22,5 et 13,1 tonnes en moyenne par habitant et par an , soit 3,6 et 2,1 fois plus que la moyenne mondiale, qui est elle-même presque cinq fois supérieure au niveau actuellement considéré comme viable. En Afrique, les émissions de CO2 se chiffrent à 1,9 tonne par habitant en moyenne, soit 30% de la moyenne mondiale et «seulement» 1,5 fois le niveau considéré comme viable. Ces différences expliquent pourquoi certaines études indiquent que les 10% d’individus les plus riches sont responsables de 49% des émissions mondiales.

Solution plus nuancée

Devrions-nous en conclure que l’effort de réduction des émissions de carbone n’incombera qu’aux pays à revenu élevé? Il est vrai qu’en réduisant de façon drastique les émissions des pays riches, l’impact serait déjà considérable. Cependant, contrairement aux pays à revenu élevé, les pays à faible revenu voient généralement leur population (et leurs émissions de carbone) s’accroître. En outre, les inégalités ne résident pas uniquement entre les pays à revenu élevé et les pays à revenu faible et intermédiaire, mais aussi au sein de ces pays. Les zones urbaines de certains pays en développement ont des empreintes qui les mettent en concurrence avec les Etats-Unis. Notre solution au problème du carbone doit donc être plus nuancée et, en tant qu’investisseurs, nous devons adapter nos critères en fonction des circonstances.
Cela s’applique en particulier aux investisseurs utilisant le cadre des objectifs de développement durable (ODD). Sur les marchés développés, la stabilité en carbone devrait être le seuil minimal pour investir dans un projet qui ne cible pas directement la question du climat. Par exemple, une entreprise développant une technologie brevetée de recyclage du plastique qui pourrait apporter une contribution importante à l’économie circulaire (ODD 11, 14 et 15). Cependant, il est essentiel que cette technologie soit elle-même à faible taux d’émission et que, dans ses efforts pour soutenir l’économie circulaire, l’entreprise contribue à la réduction des émissions de carbone par le biais de ses sources de revenus.
Sur les marchés émergents, la même approche stricte ne peut pas être appliquée car les émissions augmenteront dans certains pays ou certaines régions au fil de leur développement, et il convient de privilégier, dans certains secteurs, les efforts d’atténuation par rapport à la réduction pure et simple. A titre d’exemple inverse, on peut envisager d’investir dans des entreprises qui accordent des prêts aux communautés défavorisées en termes d’accès au crédit en Inde rurale.
Certains de ces prêteurs proposent des prêts adossés à des actifs, et les actifs donnés en garantie sont presque toujours des véhicules à combustible fossile. L’impact carbone d’une telle activité est certes négatif, mais celle-ci soutient la croissance économique dans les communautés dont l’empreinte carbone représente une infime partie de la moyenne mondiale. Nous estimons qu’elles émettent au plus 20% de la moyenne mondiale des émissions par habitant, et il reste encore beaucoup à faire dans ces communautés sur d’autres ODD tels que la réduction de la pauvreté ou la réduction des inégalités. Globalement, ces entreprises ont un impact positif net.
D’autres exemples permettent d’évaluer les limites de cette approche. Ce qui s’applique aux agriculteurs indiens ne s’applique pas nécessairement aux pays ou segments de population plus riches. Devrions-nous encourager un modèle économique similaire pour les classes ouvrières urbaines en Chine? (A notre avis, non.) Les zones rurales devraient-elles bénéficier de la même indulgence au Chili, en Afrique du Sud ou en Corée du Sud? (En un mot, non, oui et non.) A mesure que l’investissement d’impact («impact investing») se développera à l’échelle mondiale, nous serons certainement confrontés à de nombreux dilemmes similaires, pour lesquels différentes institutions auront des réponses divergentes.
Pour le moment, nous pensons qu’une approche différenciée sur la question des émissions de carbone est essentielle pour atteindre des objectifs sociaux et environnementaux. Cependant, la différenciation n’implique pas l’absolution de la responsabilité. Les investisseurs, les pays et les entreprises doivent reconnaître que le passage à un modèle de croissance moins intensif en carbone aura une incidence sur la rentabilité partout. Ceux qui cherchent à développer une activité durable devraient adapter leur stratégie maintenant.

* Head of Emerging Equities, UBP
** Head of Impact Investing, UBP





 
 



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