Crise de transparence des stars de la gestion d’actifs

lundi, 08.07.2019

Les investisseurs jettent l’éponge sur des fonds aussi «emblématiques» que H2O et Woodford au moment où le marché cumule des pics historiques.

Levi-Sergio Mutemba

Le 27 juillet de l’année dernière, le gérant d’actifs suisse GAM reçut une lettre du régulateur britannique de l’industrie des services financiers. Enjoignant celui-ci à prendre des mesures relativement sévères à l’encontre de l’un de ses gérants les plus réputés.

Quatre jours plus tard, le gérant en question, Tim Haywood, fut suspendu, soupçonné par son employeur de procédures anormales de gestion des risques et de contournement des exigences en matière de tenu des registres. Ce que l’intéressé conteste en bloc.

À l’époque, une question lancinante consistait à s’interroger sur le caractère isolé ou non de ce qui s’apparente à des conflits d’intérêt, des abus de confiance et un manque de transparence troublant au sein de l’industrie de la gestion d’actifs. Moins d’un an après l’«affaire GAM», deux autres cas médiatisés ont suscité l’indignation – ou, du moins, la désapprobation – des investisseurs.

Au Royaume-Uni, des investisseurs institutionnels et privés pensant avoir confié leurs capitaux à un fonds d’actions liquides, LF Woodford Equity Income Fund (WEIF), se sont aperçus au printemps de cette année que celui-ci ne l’est pas. Et que certaines des actions les moins liquides (actions non cotées et petites capitalisations) ont été présentées comme l’étant via une manœuvre légale consistant à les faire coter à Guernesey.

Jusqu’à fin juin, c’est-à-dire jusqu’à sa suspension, et pendant 28 mois consécutifs, WEIF a subi des rédemptions nettes de parts, suite à une performance négative de -5% au cours des cinq dernières années. Son gérant, Neil Woodford, voyant ses plus gros clients jeter l’éponge, décida de bloquer l’accès à leurs capitaux. Le Financial Conduct Authority (FCA) décida la suspension du fonds. Plus récemment, en France, les investisseurs ont massivement racheté leurs parts dans au moins trois hedge funds de la société de gestion alternative H2O. Ce spécialiste des marchés des taux a subi des décollectes cumulées de 6,16 milliards d’euros entre le 18 et le 25 juin. Le Financial Times a en effet révélé que l’un de ses fonds, H2O Allegro, dont la note a été abandonnée la semaine dernière par Morningstar, est fortement exposé à des actifs illiquides liés au CEO d’un fonds d’investissement, l’allemand Lars Windhorst.

Une «dynamique abyssale des rendements»

Des éléments qui, selon les analystes de Morningstar, «interrogent sur la solidité du processus d’investissement et du contrôle des risques», bien que le portefeuille du fonds soit majoritairement composé d’obligations d’État et de devises.

Ces cas, dont les révélations sont resserrées dans le temps, sont-ils aléatoires? «Il apparaît toutefois que les investissements dans des fonds exposés à des actifs peu liquides commencent à devenir un problème plus large», estime Murray Gunn, directeur de la recherche chez Elliott Wave International.

«Le problème le plus inquiétant est que ces cas surgissent au moment où les prix des obligations d’entreprise et des actions atteignent des plus hauts historiques», poursuit l’expert de la plus grande société d’analyse technique. «Imaginez ce qui peut advenir quand les investisseurs retireront leurs capitaux hors des fonds de placement au moment où le marché déclinera», s’inquiète Murray Gunn.

«Si de telles opérations sont possibles dans des fonds aussi emblématiques qu’H2O ou Woodford, il semble rationnement possible, si ce n’est probable, qu’elles ne soient pas limitées à ces seuls fonds», suspecte de son côté Stéphane Barbier de la Serre, macro stratégiste chez Makor Capital à Genève. «En élargissant le débat, ces diverses pratiques n’illustrent-elles pas à l’envi l’infernal effet de ciseaux qui s’est abattu sur la gestion obligataire?», s’interroge l’expert. «Dynamique abyssale des rendements, d’une part, et attentes des investisseurs en mal d’ajustement, d’autre part. En clair, la réduction en mode peau de chagrin des taux actuariels pousse, virtuellement mécaniquement, les gestionnaires à prendre toujours davantage de risques pour maintenir les espoirs de rendement susmentionnés», conclut Stéphane Barbier de la Serre. Pour qui cette «insoutenable dynamique» semble s’étendre à l’ensemble de la sphère financière.





 
 



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