La neutralité d'internet aussi sous la pression des applications

samedi, 17.02.2018

Les applications, les enceintes connectées... peuvent être des freins à l'accès libre aux contenus sur Internet.

Le 28 janvier, Sonos a fermé son magasin à New York dans le but de défendre et rappeler l’importance de la neutralité du Net.

L'accès libre aux contenus sur internet est remis en cause par la généralisation des applications sur smartphone et encore plus l'arrivée des enceintes connectées, qui enferment l'utilisateur dans un univers contrôlé par les systèmes d'exploitation, Android de Google et iOS d'Apple en tête.

"Cet internet compartimenté et "siloté" est l'un des grands risques. On pourrait aller vers la constitution d'oligopoles autour des GAFA (Google, Apple, Facebook, Amazon) qui pourrait provoquer des dérives autour d'enjeux commerciaux", prévient Olivier Ertzscheid, maître de conférences en sciences de l'information et de la communication à l'Université de Nantes.

Une situation qui inquiète l'Autorité de régulation des télécoms (Arcep) dont le président, Sébastien Soriano, a remis jeudi au secrétaire français d'Etat au numérique Mounir Mahjoubi un rapport sur le risque que font courir les nouveaux usages sur l'accès à un internet ouvert.

Si l'Autorité s'interroge sur le mode de fonctionnement des magasins d'applications et la manière dont ces dernières sont proposées ou mises en avant, elle s'inquiète plus encore "d'un risque de limitation toujours plus grande" que pose l'arrivée sur le marché des enceintes connectées, qui ne proposent qu'un environnement délimité par les accords signés par ces grandes entreprises, ou demain la voiture connectée.

"L'Arcep a raison de souligner cette problématique, concernant les enceintes connectées, les assistants vocaux ou même les voitures connectées, car face à ces situations, où la voix devient l'interface privilégiée, les outils de régulation doivent être mis à jour", estime ainsi le cabinet BMI Research dans une note.

"C'est un vrai sujet. En s'attaquant aux GAFA par cet aspect, l'Arcep vient au coeur de leur modèle économique. C'est un combat qui va durer au moins 10 ans mais ça a le mérite d'enfoncer un coin", considère Florian Carrière, "senior manager" pour le cabinet Wavestone.

Car avec l'avènement de la voix comme interface prioritaire, considérée par ses promoteurs comme une manière plus naturelle d'interagir avec les objets connectés, les grandes plateformes américaines espèrent signer des partenariats avec les services et entreprises qui voudraient accéder aux utilisateurs de l'enceinte Home de Google ou Echo d'Amazon, pour commencer.

Potentiel arbitraire

"On tend, tant techniquement que sociologiquement ou dans les usages non plus vers un web mais des web. On va aujourd'hui vers des réseaux et des écosystèmes particuliers, il n'y a plus cette logique originelle d'internet mais plutôt des logiques de navigation +carcérales+", constate M. Ertzscheid.

Une tendance que souligne également l'Arcep qui pose par ailleurs la question de la transparence dans les choix réalisés par les grandes plateformes, en particulier sur les magasins d'applications, en demandant notamment de mieux comprendre les critères d'indexation et de classement des applications.

"Les limites aux libertés peuvent être acceptables dès lors qu'elles sont expliquées et transparentes. Ce que l'on veut de la part des GAFA, ce sont des explications de leur part, ce qui est craint c'est un potentiel arbitraire", estime Florian Carrière.

Pour certains observateurs, le questionnement de l'Arcep tombe également à point nommé d'un point de vue politique, alors que la neutralité du net est remise en question aux Etats-Unis et que le Conseil national du numérique, qui aurait pu s'emparer du sujet, n'a toujours pas été relancé après les démissions en cascade mi-décembre.

"Le rapport de l'Arcep vient beaucoup en réaction aux décisions de la FCC (le régulateur américain des télécoms, NDLR) sur la neutralité du net, c'est une différence de dynamique très intéressante, qui revient à dire que l'on va encore plus loin", relève Florian Carrière.

Un avis partagé par BMI, qui estime que le régulateur français "intervient dans un contexte favorable et au bon moment. Il y a de la méfiance contre les grandes entreprises de la +tech+, toute proposition sera donc au minimum prise en compte par les gouvernements". (awp)





 
 

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