La théorie des jeux est-elle un outil managérial intéressant?

dimanche, 16.06.2019

Christophe Clavé*

Christophe Clavé

Nous sommes dans un monde et à une époque où tout semble relié. Vous changez quelque chose ici, des conséquences apparaissent ailleurs. Ce phénomène a été décrit par Edward Lorenz en 1972 par sa question devenue fameuse: «Le battement d’ailes d’un papillon au Brésil peut-il provoquer une tornade au Texas?»

Ainsi était posé «l’effet papillon» qui décrit comment une chaîne d’évènements qui ont chacun un effet mineur sur le suivant, peut générer un phénomène de grande ampleur. Cette vision du monde et des interactions comme un jeu relié de causes et d’effets constitue l’approche systémique. Celle-ci n’est guère aisée à appréhender. Les conséquences d’une action ne sont pas toutes prévisibles. La capacité à la pensée systémique est devenue une compétence recherchée par les entreprises.

La théorie des jeux est utilisée en management parce qu’elle aide à comprendre la dimension systémique des phénomènes. Et elle permettra d’atteindre indirectement des effets qu’une action directe n’aurait su provoquer, comme un coup à plusieurs bandes au billard. Une autre dimension qu’apporte la théorie des jeux est la question de la rationalité des acteurs. Tous les joueurs connaissent les règles du jeu. Ils appliquent les mêmes règles pour les mêmes objectifs. Ils peuvent ainsi anticiper les stratégies des autres acteurs.

Pour devenir imprévisible, un joueur doit donc sortir de la rationalité, comme le bluff au poker. Sachant cela, chaque acteur sort d’un schéma de comportement rationnel pour ne plus être prévisible, mais tout en poursuivant l’objectif qui lui est assigné et qui est connu des autres (gagner). Dès qu’un joueur quitte la voie de la raison, il parie sur la réaction des autres joueurs, et entre dans une dimension imprévisible et irrationnelle, qui se rapproche de processus de prises de décisions maintes fois étudiées en entreprise, et que les spécialistes appellent le modèle de la poubelle.

Ce modèle décrit la façon dont nombre de décisions en entreprises ne suivent pas un chemin rationnel, mais sont au contraire le résultat d’opportunités et de coïncidences, comme on ramasserait un papier au hasard sur une corbeille à papier. Cette dimension de la théorie des jeux ouvre la question de la veille concurrentielle en entreprise, en tentant d’anticiper les mouvements de son adversaire et de pénétrer son mode de pensée. C’est ce qu’on appelle la spécularité ou l’effet miroir.

La théorie des jeux apporte un autre cadre de pensée intéressant avec l’arbre de décision. Il représente les décisions possibles dans une situation et un horizon de temps. L’arbre de décision permet de déterminer quels sont les choix possibles pour atteindre son objectif. Il part de l’objectif et décrit à rebours des scenarii qui permettent de prendre des décisions rationnelles et ainsi de définir un plan d’actions, identifier les résultats intermédiaires et les embranchements et les routes possibles.

Une bonne manière d’aborder la théorie des jeux est de jouer. Confrontez-vous au dilemme du prisonnier (vous trouverez cela sur internet), jouez aux échecs ou au jeu de go, censé mener à l’état mental dans lequel se plonger pour penser stratégiquement, c’est-à-dire plusieurs coups en avance. Si vous jouez au Go, il vous faut penser stratégie à chaque coup, en vous adaptant aux mouvements de l’adversaire. Votre but est de gagner pas d’éliminer l’autre. La victoire finale vaut plus que les gains intermédiaires. Un état d’esprit et une capacité mentale bien utiles en entreprise.

* Professeur de stratégie & management, INSEEC SBE





 
 



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