Livres: Maelstrom

lundi, 27.05.2019

Dans son dernier livre, le sociologue Jean-Claude Kaufmann annonce rien de moins que l’effondrement de la civilisation héritée des Lumières.

Alain Max Guénette*

La fin de la démocratie: Apogée et déclin d’une civilisation, Jean-Claude Kaufmann

On a connu à la fin du siècle dernier des diagnostics annonçant la fermeture de la parenthèse ouverte par le moment historique des Lumières. On pense notamment à l’ouvrage Le temps des Tribus du sociologue Michel Maffesoli. Dans ce cas cependant, la «tribu» était vu comme une idée libératrice de petits mondes face à l’imposition de règles morales imposées de haut, de trop haut. Au contraire, Jean-Claude Kaufmann constate dans notre hyper démocratie autant de bulles qui certes peuvent être positives – par exemple la famille –, mais qui peuvent être fondées sur la violence, la haine et la détestation. Pour aller droit au but, le sociologue annonce rien moins que la fin d’un monde, la fin d’une civilisation. Selon lui, il existe des demandes exacerbées de démocratie qui ne pourront jamais être satisfaites. Dans ce qu’il dit être des demandes impossibles, le sociologue voit surtout «une bruyante exubérance démocratique qui ne serait en fait qu’un chant du cygne». Cet effondrement est la fin d’une belle histoire, celle de la République et de la démocratie, deux logiques qui se désarticulent sous nos yeux.

Jean-Claude Kaufmann a abordé de nombreux thèmes en apparence légers, lui assurant une certaine popularité. Parmi ses ouvrages: Un lit pour deux, la tendre guerre; Quand je est un autre, pourquoi et comment ça change en nous; Piégée dans son couple; Aimer son corps, la tyrannie de la minceur; L’amour qu’elle n’attendait plus; Le sac: un petit monde d’amour; C’est arrivé comme ça; L’amour qu’elle n’attendait plus; La guerre des fesses… À y regarder de plus près, la question de l’identité est au cœur du travail de ce sociologue de l’individu, du couple, du présent. Deux ouvrages se détachent à cet égard, d’abord L’invention de soi, une théorie de l’identité (2005) qui constitue un diagnostic de l’individu moderne pouvant tomber en panne pour peu qu’il ne croit plus à sa propre histoire, et puis Identités, la bombe à retardement (2014) où l’auteur défend en un cri d’alarme l’idée que le centre de la question est de nos jours le processus identitaire, la religion n’étant que son habillage extérieur – ainsi précisait-il: «c’est le cœur du fondamentalisme identitaire qui est de nature religieuse, quelles que soient les formes qu’il prend (intégrisme islamiste, intégrisme chrétien, racisme, nationalisme agressif), y compris quand le langage est en apparence non religieux».

On attendait un ouvrage de sociologie politique où l’auteur mettrait ses analyses micro en relation avec une analyse plus macro. La fin de la démocratie est ce livre, sous la forme d’un essai qui annonce la fin d’une civilisation basée sur la Raison, dans la mesure où le développement de la démocratie en est venue à saper les bases de la République! «La République, écrit Kaufmann, est ce qui vient d’en haut, ce qui est institué et fixe le cadre de la vie commune. L’ouverture sur le suffrage universel n’est qu’une modalité particulière, apparue il y a moins de deux siècles (et qui pourrait disparaitre un jour). La démocratie, elle, a une tout autre histoire: elle vient d’en bas, et ce de plus en plus, engageant désormais une confrontation décisive avec ce qui a la prétention de s’imposer d’en haut». Il faut comprendre par démocratie, selon l’auteur, pas seulement le système politique, le multipartisme, le droit de vote, etc., mais aussi et surtout la diffusion dans la vie de chacun des individus qui décident de tout, de leur propre morale, de leur vérité, de leur avenir… L’auteur rappelle à cet égard que l’on ne parle vraiment d’identité autrement qu’administrativement, qu’à partir des années 50 et 60. 

Insistons. République et démocratie sont, du point de vue de l’auteur, fondées sur des logiques contraires. Tandis que la République peut être compris comme étant l’État définissant un programme pour l’établissement d’idées communes, la démocratie vient d’en bas et définit de plus en plus un individu créant sa propre vérité, s’attendant à ce que l’on y réponde de façon spéculaire. Le «dégagisme» est à cet égard exemplaire de cette tendance, chacun voulant qu’un homme ou une femme politique réponde exactement à ses idées. On serait donc à cette période de divergence violente entre deux logiques. Pendant un petit siècle il y a eu un accord et une articulation entre ces deux modalités, notamment par la définition du programme de la laïcité qui marquait une inversion de l’expression de la religion. La religion était institutionnelle et définissait le cadre moral de la société, avant que l’on passe à une société où chaque individu peut choisir d’être ou non croyant, ou d’être croyant de telle ou telle manière. Tandis que la laïcité définit la liberté individuelle de croyance, la croyance devient, elle, une expression individuelle. Le problème est que cette hyper démocratie libère des expressions qui peuvent être sectaires, voire haineuses, et très souvent de plus en plus violentes. L’individu serait devenu pour reprendre le titre d’un ouvrage de Roland Gori: «ingouvernable». Le risque, selon l’auteur, est finalement d’en arriver à des régimes de démocratie autoritaire, avec une montée tranquille de restrictions de toute sorte, à commencer par celle de manifester. 

L’ouvrage est construit en deux parties – République et démocratie; Un monde parallèle –, chacune composée de trois chapitres. D’une part, il montre que le rapport entre République et démocratie n’a jamais été un long fleuve tranquille; d’autre part, il met en lumière le risques de l’internet et de sa capacité à cliver toujours davantage les individus. Son message consiste au fond à attirer l’attention sur la situation présente, cruciale, en disant en quelque sorte: attention, on est en train de vivre une période intense, un moment de rupture et il est très important de se mobiliser intellectuellement, de ne pas se laisser aller à penser que les choses vont s’arranger d’elles-mêmes.

Paroles de jeunes sans domicile

Avec Julien Billion, docteur en sociologie, est un ancien éducateur spécialisé. Chercheur à la Chaire management, diversités et cohésion sociale de l’université Paris-Dauphine, il est aussi professeur dans différentes écoles de commerce. Il est auteur du documentaire «Comme tout le monde» sur la jeunesse sans domicile.

Les jeunes sans domicile représenteraient le tiers des sans domicile en France.  Le phénomène est peu étudié, raison de s’intéresser à l’étude de Julien Billion. Et si l’on commençait de s’intéresser à la création d’un «ordre» des éducateurs spécialisés, à l’instar de ce qui existe dans d’autres métiers, notamment chez les médecins?

Pourquoi avez-vous écrit ce livre? 

Selon l’Institut national de la statistique, 20.000 jeunes sont sans domicile en France ce qui correspond environ à 35% de la population sans domicile. Pourtant, ces jeunes demeurent, dans une certaine mesure, invisibles dans la sphère médiatique, politique, intellectuelle. Leur parole n’est pas exprimée, reprise, écoutée, entendue. Le choix est fait de transformer ma thèse de sociologie et de changer de format d’écriture pour sensibiliser, susciter de l’empathie, interpeller le lecteur, rompre avec les préjugés, faire connaître, comprendre la vie des jeunes sans domicile, espérer toucher le grand public, les politiques, les associations, les entreprises pour agir, faire réagir. Les références bibliographies n’ont plu lieu d’être. Le langage est vulgarisé. L’attention est portée aux observations et aux témoignages, au vécu des jeunes sans domicile.

Pouvez-vous présenter votre recherche?

Durant quatre années, j’accompagne dix jeunes sans domicile à Paris et de dix jeunes sans domicile à New York dans leur environnement, sur leurs lieux de vie, de survie, d’errance, de manche, de délinquance, de rêves en journée, en soirée, durant la nuit, en semaine et le week-end: rue, parc, métro, gare, bain public, centre d’hébergement, club de prévention spécialisée, association de domiciliation administrative, association d’insertion par l’animal, hôpital, soupe populaire, restauration rapide, magasin de livres.

Quelles sont les ressemblances entre les trajectoires des jeunes sans domicile à Paris et à New York?

Le lien de filiation constitue le plus puissant des liens sociaux. Quand il est cassé ou dissout, le processus du sans-abrisme peut commencer. Les jeunes sans domicile sont socialisés à la marge de la société depuis leur enfance ou même depuis leur naissance. Leurs trajectoires sont marquées par une succession de domiciles différents, dans des zones géographiques différentes. Ils quittent le domicile de la famille nucléaire (parents, fratrie) ou en sont expulsés pour aller au domicile d’autres individus: famille étendue (grands-parents, oncle/tante, cousins, beaux-parents), ami, client, partenaire amoureux ou sexuel. Ils peuvent aussi aller dans les associations telles celles spécialisées dans le dispositif de protection de l’enfance (famille d’accueil, résidence), les foyers pour jeunes travailleurs, les hôtels, les hôtels sociaux, les centres d’hébergement d’urgence/longue durée, les hôpitaux, les résidences pour délinquants juvéniles, les prisons, mais ils retournent tout de même dans la rue.

Et quelles sont les différences?

Voici quelques différences. Les jeunes sans domicile à New York épuisent les différents réseaux de solidarités. Dans certains cas recréer le lien familial est impossible. Ils subissent la violence, les mauvais traitements, l’exclusion et bénéficient moins de la solidarité. La rupture du lien de filiation est plus violente, instantanée et parfois, totale. L’adoption, l’usage d’un surnom et la transsexualité confèrent un autre nom. Par ailleurs, parmi les jeunes sans domicile à Paris, certains peuvent refuser l’aide de l’État et un revenu d’insertion (RMI/RSA).

Les jeunes sans domicile ont-ils des rêves ?

Les jeunes sans domicile peuvent recréer un lien à travers un lien social imaginaire. Ils ont des relations sociales fantasmées, espèrent retrouver leur famille alors qu’ils ne l’ont pas vue depuis des années, voire depuis leur naissance. Ils maintiennent un lien social virtuel. Ils conservent à l’esprit une relation qui n’existe plus. Rêver s’avère vital pour échapper à ses propres souffrances quotidiennes et rend possible d’atteindre des objectifs ou de vivre une autre vie qui ne sont pas accessibles dans la réalité. Les rêves devraient être utilisés pour encourager les individus à vaincre leurs difficultés, à construire un projet, à changer leur situation douloureuse actuelle, à croire au futur. Les actions d’insertion devraient s’appuyer sur les rêves.

Propos recueillis par Alain Max et Sibylle Guénette

Les résistances à l’écologie

Philosophe à l’Uni Paris-Sorbonne, Serge Audier est l’auteur de sommes sur la pensée écologique et des résistances qu’elle a rencontrées depuis la Révolution industrielle. On lui doit notamment La Société écologique et ses ennemis (La Découverte 2017) dans lequel il analysait le rapport complexe et difficile que la gauche a entretenu avec les questions liées à l’environnement. L’ouvrage exhumait et reconstituait une pensée sociale de la nature et de l’émancipation.

Une des thèses centrales de son tout récent ouvrage est que l’avènement d’une «cité écologique» a connu divers obstacles massifs dus à l’intériorisation d’une logique industrialiste orientée vers la domination maximale du globe. Les voix minoritaires qui ont tôt perçu les dégâts résultant de cette logique ont eu du mal à éclore. Audier explique que la partition gauche-droite (que la question de l’égalité fonde) est très loin de tout expliquer, car il y avait des opposants à la nature de toutes parts. Pourquoi les forces politiques, de droite, mais aussi de gauche, n’ont-elles pas su ou voulu prendre en charge le défi écologique? C’est à cette question que s’intéresse S. Audier qui offre une ample fresque inédite sur les racines philosophiques, idéologiques et politiques de la crise actuelle.

Au croisement de l’histoire et de la philosophie, cette généalogie intellectuelle examine les logiques doctrinales et politiques qui, depuis près de deux siècles, ont présidé aux prises de position et aux programmes en matière environnementale, à leurs réussites comme à leurs nombreux échecs. Un ouvrage incontournable.

* Ancien professeur à la HE-Arc





 
 

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