Coronavirus: la persécution des "héros" contre le Covid-19 en Inde

dimanche, 29.03.2020

Autorités et médias les saluent en "héros" de la lutte contre la pandémie de coronavirus. Mais en Inde, des soignants, livreurs ou employés de compagnies aériennes sont attaqués, voire évincés de leur domicile, par une population paranoïaque.

Aishwarya Kumar et Jalees Andrabi *

La peur du coronavirus entraîne des comportements irrationnels parmi la population indienne. (Keystone)

De nombreuses agressions de personnes travaillant dans des secteurs essentiels ont été signalées ces derniers jours dans ce pays de 1,3 milliard d'habitants, entré mercredi pour trois semaines en confinement. Le phénomène a pris une telle ampleur que même les responsables politiques indiens s'en alarment.

Le premier ministre Narendra Modi a évoqué en personne l'"énorme problème" du harcèlement de soignants. Certains portails de vente en ligne ont cessé leurs livraisons en partie à cause de l'hostilité rencontrée par leurs équipes. Dans au moins un incident, la police est accusée d'avoir frappé un livreur qui acheminait des médicaments.

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Médecin dans la ville de Surate (Gujarat, ouest), Sanjibani Panigrahi a été accostée à son retour à la maison après une longue journée de travail dans un hôpital traitant des patients contaminés par le coronavirus.

Médecins expulsés

Ses voisins l'ont bloquée à l'entrée de son appartement et l'ont menacée de "conséquences" si elle continuait à travailler, raconte-t-elle. "Ce sont les mêmes personnes qui interagissaient joyeusement avec moi. Lorsqu'ils avaient un problème, je les aidais", se lamente la femme de 36 ans. "Les gens ont peur. Je comprends. Mais c'est comme si soudain j'étais devenue une intouchable", témoigne-t-elle.

Cette semaine, des docteurs du All India Institute of Medical Sciences de New Delhi, hôpital public le plus renommé du pays, ont sollicité l'aide du gouvernement suite à l'expulsion de soignants de leur domicile par leur propriétaire ou le syndicat de copropriété.

"De nombreux docteurs sont à la rue avec leurs valises, nulle part où aller, à travers le pays", ont-ils écrit dans une lettre ouverte.

Après avoir rencontré des médecins et des infirmiers, Narendra Modi a appelé les Indiens à cesser de les traiter comme des parias, qualifiant leur travail de "quasi divin". "Ce sont actuellement les personnes qui nous sauvent de la mort, qui mettent leur vie en danger", a déclaré le chef de gouvernement.

Comme pestiférés

Mais les soignants ne sont pas les seuls à se retrouver ostracisés dans ce climat de suspicion où rumeurs et infox prolifèrent. Des employés de compagnies aériennes ou d'aéroports, mobilisés pour ramener des ressortissants indiens bloqués à l'étranger ou gérer des cargaisons de fret, se retrouvent également comme pestiférés.

Deux des plus grandes compagnies aériennes du pays, Air India et Indigo, ont publié des communiqués condamnant les attaques contre leurs équipes. Les voisins d'une hôtesse d'Air India, qui devait aller aux Etats-Unis, l'ont menacée d'expulsion de son appartement en lui disant qu'elle allait "contaminer tout le monde".

"Je n'ai pas pu dormir cette nuit-là", confie à l'AFP cette employée, qui a requis l'anonymat pour éviter d'être davantage stigmatisée. "J'avais peur. Si je rentrais à la maison, que quelqu'un ne fracture la porte ou appelle des gens pour m'expulser". Son mari a dû téléphoner au commissariat de police local pour calmer les choses.

"Une paranoïa"

Mais d'autres n'ont pas eu cette chance, relate cette salariée. Une de ses collègues - qui n'a pas souhaité répondre- a ainsi été évincée de chez elle et a dû retourner vivre chez ses parents.

"Avec toutes les infox et les transferts de messages sur WhatsApp, [les gens, ndlr] ne savent pas ce qu'il se passe. Donc s'installe une paranoïa qui les fait se comporter de cette manière", explique l'hôtesse de l'air.

L'association des pilotes indiens de vols commerciaux a reçu plus de 50 plaintes de la part de membres d'équipage, indique à l'AFP son secrétaire général.

"Des employés de compagnies aériennes se voient interdire l'entrée à leur propre résidence par des gardes de sécurité", décrit-il. "Nous avons des familles et des enfants que nous laissons à la maison pour aider nos concitoyens", se désole-t-il. "Le minimum que nous attendons pour nos collègues est qu'ils ne soient pas harcelés et ostracisés". (ats)

* AFP





 
 


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