Pour en finir avec le cafouillage numérique et l’autosatisfaction de notre politique d'innovation

mardi, 27.02.2018

En Suisse, on se félicite d’être les rois de l’innovation. Pendant ce temps, d’autres innovent mieux que nous. L'édito de Fathi Derder.

Fathi Derder

En Suisse, on se félicite d’être les rois de l’innovation. Pendant ce temps, d’autres innovent mieux que nous. Tel est le message du patron d’Index Ventures, Neil Rimer, dans L’Agefi lundi. Aussi étrange que cela puisse paraître, la principale entreprise de capital-risque suisse n’investit (presque) pas en Suisse. La raison: notre pays «se félicite, et se repose sur ses lauriers, sans mettre vraiment la priorité sur l’innovation», dit Neil Rimer. Il a raison. Tellement raison que personne ne va l’écouter à Berne. On est trop occupé à se féliciter. 

Oui, les fonctionnaires fédéraux sont contents. Ils l’ont encore redit dans un récent rapport (auto)satisfait, sous le titre: «Aucun changement nécessaire dans la politique d’innovation de la Confédération» (L’Agefi du 14 février). Les fonctionnaires fédéraux sont contents car nous sommes les champions du monde de l’innovation. C’est écrit dans des classements. Problème: ces classements sont faits par d’autres technocrates, et non des entrepreneurs comme Neil Rimer, qui voient que le nouveau monde numérique est dominé par l’Amérique et l’Asie. Et que ce monde change vite. Trop vite pour la Suisse. Un pays lent, par tradition, mais aussi anesthésié par le confort, les classements, et l’autosatisfaction. 

La session parlementaire qui s’ouvre maintient ce cap. Le Conseil des Etats va balayer mercredi une proposition de créer un secrétariat d’Etat au numérique.  Argument du Conseil fédéral: le numérique touche tout le monde, tout le monde doit donc s’en occuper. Résultat, personne ne s’en occupe. Exemple, ce lundi au Conseil national: le Parlement a entamé la révision de la loi sur l’analyse génétique. La loi est pilotée par le département de l’intérieur. Problème: l’élément central de la loi, la protection des données, est piloté par un autre département (justice et police), lui-même enlisé dans sa propre révision de loi. Et  l’essence même de ce domaine repose sur un troisième département (formation et recherche). Enfin, pour la protection contre le vol de données, un quatrième département s’en charge (la défense), mais le thème est confié à un cinquième (les finances). En résumé: pour les données génétiques, tout le Conseil fédéral est sollicité, sans coordination. Personne n’a le lead, aucun agenda n’est possible. On pourrait multiplier les dysfonctionnements de ce type, en commençant par la cacophonie de la cybersécurité. Et pendant ce temps, la Suisse numérique prend du retard. En silence. Tout va bien.

Certains objecteront qu’une stratégie numérique existe. C’est vrai, sur le papier. Mais elle est purement théorique. C’est un catalogue de bonnes intentions confiées à des chefs de service qui partagent les informations qu’ils veulent (donc aucune). Il n’y a aucun programme d’ensemble, et aucun leadership politique. Or, comme le souligne Neil Rimer (ou John Chambers dans L’Agefi du 7 novembre), cet aspect est indispensable. La complexité de la transformation numérique nécessite qu’un responsable politique ait la vision d’ensemble, et la compétence de prendre des décisions stratégiques rapidement. 

En un mot, Berne doit renforcer sa gouvernance numérique. Et paradoxalement, malgré tous les signaux négatifs, l’administration tient cette année une occasion unique de le faire: le secrétaire d’Etat à la recherche Mauro Dell’Ambrogio prend sa retraite à la fin de l’année. Le Parlement ne veut pas créer de poste supplémentaire? Il peut simplement adapter le profil de son successeur. Créer un secrétariat d’Etat au numérique, sans dépenser un franc. Restera alors l’essentiel: développer une vraie stratégie numérique. Et arrêter de se féliciter.





 

 
 


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