La chronique: quand le doute s’installe

lundi, 29.04.2019

Pour les actions, le plus grand danger est la complaisance des nouvelles générations qui n’ont connu que des marchés boursiers haussiers.

François-Serge Lhabitant

François-Serge Lhabitant, professeur de finance

Il est parfois des questions qu’on évite de poser, car on craint la réponse. Lorsque je rencontre un groupe de jeunes loups de Wall Street, je ne peux pourtant résister. «Lesquels d’entre vous ont connu un krach boursier?». Très souvent, trop souvent, des regards surpris me dévisagent avec un mélange de curiosité et d’amusement. Trop rarement, les yeux se tournent vers une personne plus âgée, un ancien. La quarantaine, mais il en fait quinze de plus. Car lui, il en a vécu, des krachs, et il s’en rappelle.

Depuis dix ans, nous sommes dans le plus long marché haussier de l’histoire de la bourse américaine. Si l’indice S&P 500 taquine aujourd’hui les 3000 points, il n’était qu’à 666 points en mars 2009. Soit plus de 330 % sur une décennie, et ce sans aucun marché baissier (ce dernier étant techniquement défini comme une chute supérieure à 20 %). Certains diront que les bénéfices aux Etats Unis ont en moyenne triplé depuis la crise financière, ce qui justifie une telle hausse. C’est juste, mais jusqu’où peuvent-ils aller? Dans de nombreux secteurs, les marges bénéficiaires ne sont pas extensibles à l’infini, et elles devraient bientôt trouver leurs limites dans le contexte d’un refroidissement mondial de l’économie. D’autres mettront en avant les actions des banques centrales, qui ne cessent d’intervenir pour différer tout effort de normalisation et maintenir des taux d’intérêts artificiellement bas, voire négatifs. Ce faisant, elles poussent les épargnants ainsi que de nombreux investisseurs institutionnels à aller acheter des produits de plus en plus risqués – comme des actions – s’ils souhaitent éviter des pertes sur leurs liquidités.

L’idée, qui semblait pourtant reposer sur un solide fondement, que l’argent «travaille», n’est aujourd’hui plus valable que pour les actions. Plus on en achète, et plus elles grimpent. Et pour ne rien arranger, les banques centrales du monde entier se sont aussi mises à chercher des alternatives de placements (liquides) pour y investir tout le cash qu’elles ont créé, et … achètent aussi des actions en quantité. Certains chiffres  font rêver. Ainsi, au Japon, la BoJ fait partie des 10 plus gros actionnaires dans plus de 40 % des sociétés cotées, et détient plus de 75 % des exchange traded funds en actions japonaises. Elle devrait donc être motivée à intervenir sur les marchés en cas de baisse des cours. S’agit-il d’une manipulation de marché? Oui, mais à la hausse, donc personne ne devrait se plaindre.

Outre l’influence que de tels acteurs ont sur les valorisations, il faut également mentionner un impact comportemental. Pour de nombreux jeunes traders et investisseurs, les actions ne peuvent que monter. En quelque sorte, ils sont dans la même situation que nos lointains ancêtres qui observaient durant toute leur vie que le soleil se levait à l’est pour se coucher à l’ouest, mais ne savaient absolument pas pourquoi. Eux ont toujours vu les actions monter, et les banques centrales intervenir dès qu’il y avait un embryon de problème. Et ils ne savent pas non plus pourquoi, mais c’est comme cela. Il suffit donc d’acheter des actions et de les regarder monter. Pas besoin de choisir les bons titres, simplement acheter l’indice permet de participer à l’euphorie générale. Fini la gestion active, oubliée la gestion des risques, laissons-nous porter par le marché. Et vogue le navire!

«La justice c’est comme la Sainte Vierge. Si on ne la voit pas de temps en temps, le doute s’installe.» Cette perle de Michel Audiard résume bien la situation. A l’heure ou Notre Dame brûle, il est grand temps de commencer à douter. Car il faudra plus qu’un cierge pour nous sauver.

François-Serge Lhabitant est professeur de finance à l’EDHEC Business School. L’article ne reflète que les vues personnelles de l’auteur. 





 
 
 

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