Les élections sud-africaines peuvent-elles provoquer un tournant économique?

jeudi, 14.03.2019

Les prérogatives présidentielles pourraient ne pas être suffisamment larges pour mettre en œuvre les réformes en matière de dépense publique.

Stéphane Monier*

Les électeurs sud-africains éliront le 8 mai une nouvelle Assemblée nationale, qui devrait a priori confier au président Cyril Ramaphosa un mandat de cinq ans. La principale question qui se pose pour le cœur financier de l’Afrique, c’est de savoir si les prérogatives présidentielles seront suffisamment larges pour mettre en œuvre les réformes indispensables en matière de dépense publique, et ce malgré les risques de désaccords internes et de conflit social.

Comme nous l’avons écrit il y a un an, la démission de Jacob Zuma après une période de crise politique prolongée et son remplacement par son vice-président, M. Ramaphosa, ont donné de l’espoir à une économie sud-africaine en difficulté, toutefois tempéré par l’ampleur des défis qui attendaient le pays. Le parti de MM. Zuma et Rampahosa, le Congrès national africain (ANC), est la force politique dominante de l’Afrique du Sud, qui a remporté toutes les élections depuis 1994, obtenant plus de 62% des voix il y a cinq ans.

Malgré l’optimisme affiché au début de 2018, la mauvaise santé de l’économie sud-africaine s’est encore dégradée depuis l’entrée en fonction du président Ramaphosa. 

Des fondamentaux structurellement faibles et une croissance économique d’à peine plus de 1% par an en moyenne ont fait s’accroître le déficit courant de l’Afrique du Sud, chuter sa productivité et grimper son taux de chômage à plus de 27%. Par ailleurs, selon l’ONUSIDA, le pays présente encore les taux d’infection au VIH les plus élevés du monde, ce qui aggrave d’autant ses problèmes économiques, avec un virus qui a ramené l’espérance de vie à tout juste 55 ans.

Politique monétaire et rand

Parmi les opposants à l’ANC, on compte l’Alliance démocratique, qui a remporté 22% des voix en 2014 mais qui a souffert pendant des années de querelles intestines et de polémiques. Le troisième parti en importance, les Combattants pour la liberté économique, fondé par d’anciens membres de la Ligue de jeunesse de l’ANC, prône pour sa part l’expropriation des terres sans indemnisation et la nationalisation de la Banque centrale sud-africaine ainsi que des mines. Aux élections de 2014, il a recueilli 6,4% des suffrages.

Durant la présidence Ramaphosa, l’ANC s’est également engagé à modifier la constitution afin de permettre une redistribution des terres sans compensation, ce qui a accru sa popularité mais a en revanche entamé la confiance des investisseurs étrangers dans l’économie locale. Néanmoins, la procédure parlementaire qui a été mise en place dans ce cadre devrait assurer le bon déroulement de ce projet et éviter un accaparement des terres comme cela est arrivé au Zimbabwe.

Sur le plan financier, la Banque centrale sud-africaine a relevé son taux directeur de 25 points de base en novembre, à 6,75%, face à une croissance économique médiocre, dans le but de ramener les anticipations d’inflation au centre de sa fourchette cible et améliorer sa crédibilité. Si d’autres hausses pourraient logiquement survenir dans le cadre d’une politique monétaire orthodoxe, elles auraient cependant comme conséquence inévitable de continuer à limiter la croissance économique.

Fait crucial, Cyril Ramaphosa avait promis au début de l’année que l’ANC au pouvoir n’avait aucune intention de porter atteinte à l’indépendance de la Banque centrale. 

A la rescousse d’Eskom

Cependant, le gouvernement s’est engagé le mois ­dernier à porter secours à la compagnie nationale d’électricité Eskom, pour un coût de 23 milliards de rands, soit 1,62 milliard de dollars, dégradant de fait les perspectives de son budget 2019. 

Eskom, qui fournit 90% de l’énergie en Afrique du Sud, est endettée à hauteur de 420 milliards de rands et devrait afficher des pertes annuelles de plus de 1 milliard de dollars jusqu’en 2020. M. Ramaphosa a également proposé de scinder Eskom en trois entités distinctes, bien que l’ANC ait exclu de privatiser ce monopole d’État.

Le plan de sauvetage avait été annoncé avant la révision de la note de crédit de l’Afrique du Sud («Baa3») par Moody’s à la fin du mois. Moody’s est la dernière des trois principales agences de notation à classer encore l’économie sud-africaine dans la catégorie investissement grade.

En raison de la faiblesse de l’investissement privé en Afrique du Sud, le pays a été contraint de se tourner vers la dépense publique pour relancer son économie. Le point positif, c’est qu’une grande partie de la dette publique du pays est libellée en ZAR, ce qui facilite son financement.

Perspectives pour le rand et situation du secteur minier

La situation économique du pays donne peu de raisons de penser que le rand ne soit pas surévalué. Néanmoins, dans le cas où la nouvelle Assemblée nationale voterait des réformes significatives, on pourrait alors parier sur une hausse du ZAR, dans le contexte d’un USD affaibli par la suspension de la normalisation des taux d’intérêt de la Réserve fédérale américaine.

Le Président Ramaphosa devra relever un autre défi, celui des richesses minérales de l’Afrique du Sud, qui sont composées d’or (coûteux à extraire en général), d’uranium et de vastes réserves de platine. L’industrie minière sud-africaine souffre en effet de l’absence d’un cadre réglementaire solide, sans lequel le potentiel du secteur ne peut pas réellement s’exprimer. Ce dernier est toutefois fortement syndiqué et les incertitudes sur l’avenir de la réforme visant à redistribuer les terres entravent les investissements.

Dans le contexte général actuel, caractérisé par une suspension de la normalisation des taux d’intérêt américains et un ralentissement de la croissance mondiale, les stratégies de portage (emprunter à faibles taux d’intérêt pour investir dans des actifs à haut rendement) offrent des opportunités d’investissement, en particulier dans les devises et les obligations émergentes. À moins que l’économie mondiale ne décélère plus fortement que prévu, la dette émergente libellée en devise locale bénéficiera selon nous de la posture plus accommodante des banques centrales émergentes en raison également d’une inflation qui demeure modérée.

La capacité du président Ramaphosa à impulser une nouvelle dynamique économique en Afrique du Sud dépendra dans une large mesure de l’ampleur de sa victoire lors de l’élection du 8 mai. 

L’ANC n’a jamais obtenu moins de 62% des suffrages mais le parti hésite toujours entre sa loyauté à Jacob Zuma et celle à Cyril Ramaphosa, ce qui pourrait créer des tensions, le nouveau président étant notamment déterminé à enquêter sur la corruption passée. Bien qu’il soit généralement respecté, tant pour son intégrité que pour son bilan politique, le président Ramaphosa doit reconquérir de nombreux électeurs qui se sont abstenus en 2014 s’il veut parvenir à mener les réformes nécessaires à l’afflux des investissements étrangers.

"Chief Investment Officer, Banque Lombard Odier & Cie SA 





 
 
 

AGEFI

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