Des esclaves dans les portefeuilles?

dimanche, 20.01.2019

L’engagement des investisseurs contre l’esclavage contemporain permet de limiter les risques mais il doit être soutenu par une réglementation plus stricte.

Andrea Astone*

L’esclavage n’a pas pris fin au XIXe siècle. Il a évolué vers des formes plus subtiles, difficiles à détecter et omniprésentes dans de nombreuses industries, aussi bien dans les pays développés que dans les pays en développement. Selon l’Organisation internationale du Travail, l’esclavage touchait environ 40,3 millions de personnes en 2016. Les revenus tirés de la traite d’êtres humains s’établissaient dans une fourchette comprise entre 840 millions et 1,7 milliard de dollars. Sur quatre victimes de l’esclavage moderne, l’une d’entre elles était un enfant.

Pour lutter contre ce fléau, le UK Modern Slavery Act, loi britannique sur l’esclavage contemporain de 2015, exige que toute entreprise active au Royaume-Uni et dont le chiffre d’affaires annuel dépasse 36 millions de livres, publie chaque année un rapport concernant l’esclavage et la traite des êtres humains. Ce compte-rendu doit indiquer les mesures prises pour s’assurer que l’esclavage ne se pratique ni au sein de l’entreprise, ni le long de sa chaîne d’approvisionnement. 

La loi britannique n’est pas la première du genre, le Transparency in Supply Chains Act, loi californienne concernant l’esclavage dans les chaînes d’approvisionnement, l’a précédée en 2010. Récemment, l’Australie a adopté une loi allant dans le même sens et la pression monte pour que des mesures similaires soient appliquées dans d’autres pays et notamment au Canada. 

En tant qu’investisseurs à long terme, nous encourageons les entreprises, en particulier dans les secteurs particulièrement exposés, à prendre des mesures pour déceler et gérer les risques liés à l’esclavage. Ces mesures devraient permettre de limiter les risques de réputation ou ceux liés à la réglementation. Ils sont effet susceptibles de se répercuter négativement sur les bénéfices et, en fin de compte, sur les investisseurs. 

En 2018, nos actions liées à la lutte contre l’esclavage ont porté pour l’essentiel sur les entreprises britanniques et les multinationales actives au Royaume-Uni. Elles se sont concentrées sur les secteurs particulièrement exposés à l’esclavage moderne (alimentation, construction, textile,  commerce de détail, hôtellerie, loisirs et restauration). 

Cet engagement nous a permis de constater que la loi de 2015 s’est avérée un véritable catalyseur de l’action des entreprises contre l’esclavage contemporain. Elle a été un bon moyen rendre les conseils d’administration et les cadres supérieurs attentifs au sujet. De plus, les entreprises ont réagi favorablement à nos actions. Elles apprécient le fait que les investisseurs se préoccupent de la question d’esclavage même si, de leur point de vue, ils ne s’expriment pas suffisamment.

Cependant, nous devons déplorer le fait que de nombreuses entreprises ne fournissent pas suffisamment de précisions sur leurs politiques d’identification et de réduction des risques. La loi britannique met davantage l’accent sur la publication d’informations que sur la mise en place de mesures destinées à réduire l’esclavage et elle ne fixe aucune norme de qualité. Cela se traduit par une inégalité marquée des pratiques. Certaines entreprises font montre d’un certain scepticisme vis-à-vis du bien-fondé de la divulgation d’informations liées à la problématique de l’esclavage et ceci les place en première ligne en matière de risque de réputation, dès lors qu’un cas serait décelé dans le cadre de leur activité.

Une réglementation plus stricte impliquerait l’établissement d’une norme en matière de gestion des risques ainsi que des sanctions financières en cas de non-respect de celle-ci. Bien que certains dirigeants d’entreprises aient déjà pris des mesures pour éradiquer l’esclavage contemporain au sein de leurs opérations et dans leurs chaînes d’approvisionnement, une réglementation plus contraignante serait nécessaire pour amener l’ensemble des acteurs du marché à s’engager dans ce sens. En tant qu’investisseurs, nous considérons qu’il est de notre devoir d’exiger des entreprises qu’elles rendent compte de leurs actions. Il nous incombe également de les inciter à passer de la simple présentation de rapports à la mise en œuvre de politiques plus strictes de réduction des risques liés à l’esclavage contemporain.

Des détaillants britanniques épinglés 

En janvier 2016, le propriétaire de Kozee Sleep, fournisseur de meubles pour de grandes marques britanniques comme Next et John Lewis, a été reconnu coupable de traite d’êtres humains. Des travailleurs hongrois ont été attirés au Royaume-Uni avec la promesse de bons salaires, de logement et de nourriture. En réalité, leur rémunération n’était que de dix livres par jour. Ils devaient vivre jusqu’à 42 dans une habitation comportant deux chambres à coucher et travailler cinq à sept jours par semaine au rythme de dix à seize heures par jour.

BMO Global Asset Management s’est donc approché de Next pour examiner en détail les mesures prises par l’entreprise pour protéger les travailleurs de sa chaîne d’approvisionnement d’une telle exploitation. L’une d’entre elles, essentielle, a consisté à faire assurer la supervision des usines concernées par ses propres équipes locales plutôt que de s’en remettre uniquement aux audits de tiers. De notre point de vue, ce contrôle additionnel constitue la meilleure pratique en matière de surveillance des risques. 

L’esclavage contemporain est un problème systémique dans la confection et la vente au détail. Et malgré les importantes mesures de prévention qu’elle avait mises en place, Next n’est pas parvenue à y échapper. Ceci implique donc la nécessité pour les entreprises d’évaluer en continu l’efficacité de leurs politiques de détection et d’élimination des cas d’esclavage, en leur sein et au niveau de leurs chaînes d’approvisionnement.

*Directeur et spécialiste de l’investissement responsable, BMO GAM





 
 
 

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