Libra: hésitation entre blockchain privée ou publique

jeudi, 18.07.2019

Le premier cas sera synonyme de contrôle absolu sur les transactions. Ce qui donne à réfléchir dans le cas de Facebook.

Bruno Pasquier*

Plus de dix ans après les débuts du bitcoin, tous les regards sont désormais tournés vers la libra. Ce nouveau moyen de paiement aura, hormis l’utilisation de registres distribués et une émission indépendante des banques nationales, peu de points communs avec les premières cryptomonnaies portées par un idéal de décentralisation.

En effet, Calibra, filiale de Facebook créée spécialement pour l’occasion, et 27 autres membres de l’association Libra, dont plusieurs géants des nouvelles technologies comme Uber ou Paypal, émettront une cryptomonnaie dont la valeur suivra le cours de monnaies stables, comme le dollar US ou l’euro. La cryptomonnaie ne sera d’ailleurs délivrée aux utilisateurs qu’indirectement, par des revendeurs autorisés par l’association.

Parmi les principales questions laissées ouvertes dans le whitepaper (descriptif du projet): le caractère privé ou public de la blockchain développée pour la libra. Durant les cinq premières années, elle sera privée, puis l’objectif sera d’utiliser une blockchain publique, nous indique ce document. La blockchain privée sera synonyme de contrôle absolu sur les transactions. En effet, les membres de l’association (ou des tiers désignés) auront le pouvoir exclusif de lire le registre et de valider les transactions. Les validateurs seront soumis aux lois sur la protection des données et aux obligations qui en résultent, notamment la mise en œuvre de mesures techniques et organisationnelles garantissant la sécurité du traitement.

A l’heure où Facebook fait plus que jamais office de mauvais élève récidiviste, cette concentration de données sensibles (portant sur les transactions de particuliers et d’entreprises) peut poser question. Le passif de Facebook en la matière a d’ailleurs vivement été reproché au Suisse David Marcus, qui dirige le projet, lors de sa récente audition devant le Sénat américain.

Si l’évolution en blockchain publique a véritablement lieu – ce dont on peut douter –, la collecte d’informations sera alors «démocratisée». En effet, n’importe quel utilisateur connecté au réseau (appelé «nœud» dans le jargon informatique) pourra valider les transactions et lire le registre. D’un point de vue pratique, on peut se demander si cette transparence ne serait pas excessive.

En connaissant le pseudonyme d’un utilisateur (par exemple d’un commerçant), il sera possible de connaître la date et le montant de ses transactions. De plus, la compatibilité des blockchains publiques avec le droit de la protection des données fait débat. Une opinion consiste à admettre que chaque «nœud» (validateur de transactions) devrait individuellement satisfaire aux obligations en matière de protection des données, ce qui semble irréalisable compte tenu du grand nombre de nœuds.

D’une manière général, l’avènement de la libra présente des avantages évidents, permettant d’accélérer l’exécution des transactions internationales et d’en limiter les coûts élevés. Toutefois, le compromis entre une concentration des données et une transparence excessive semble difficile à atteindre. Sous cet angle uniquement, le modèle actuel impliquant plusieurs intermédiaires financiers, soumis à différents organes de surveillance, semble mieux équilibré.

* Avocat et professeur, HEG Fribourg





 
 
 

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