Thomas Bach: «Les sponsors des Jeux olympiques doivent refléter les valeurs que nous représentons»

mardi, 13.08.2019

Thomas Bach, président du Comité international olympique (CIO), souligne qu’un cigarettier ne pourrait en aucun cas faire partie de son programme de partenariat. Entretien.

Philippe D. Monnier

Thomas Bach. «A propos de l’emplacement de notre siège, Lausanne n’a vraiment rien à craindre.»

C’est en juin de cette année que le Comité international olympique (CIO) a inauguré à Lausanne son nouveau siège, le jour de ses 125 ans. Ce nouveau complexe flamboyant réunit sous le même toit les quelque 500 employés du CIO jusqu’alors répartis sur quatre sites. C’est précisément dans cette «Maison Olympique» que Thomas Bach, président du CIO depuis 2013, a reçu l’Agefi pour une grande interview.

Né en Allemagne, cet avocat de formation a été un champion olympique à Montréal en 1976 (fleuret par équipes). Thomas Bach est devenu membre du CIO en 1991, puis a été élu membre de la commission exécutive du CIO en 1996. Avant son élection à la présidence du CIO, il a occupé le poste de vice-président pendant plus de dix ans et a aussi présidé plusieurs commissions.

En tant que ville et pays hôte du CIO, qu’est-ce que Lausanne et la Suisse pourraient faire de mieux?

Lausanne est un hôte merveilleux. Nous avons des relations très amicales avec la municipalité. En outre, je rencontre régulièrement le syndic de Lausanne. J’ai d’ailleurs passé les festivités du 1er août en sa compagnie. A propos de l’emplacement de notre siège, Lausanne n’a vraiment rien à craindre.

Il n’y a vraiment pas d’améliorations possibles? Les permis de travail? Les coûts élevés?

Nous n’avons aucun problème majeur. Obtenir les permis dont nous avons besoin peut être un défi mais c’est normal et nous parvenons à trouver des solutions. En résumé, nous nous sentons vraiment très bien à Lausanne.

Beaucoup de fédérations sportives sont basées à ou près de Lausanne pour être proche du CIO. Cette proximité est-elle importante pour rester ou devenir un sport olympique?

Je ne pense pas que cette proximité ait une influence pour devenir ou rester un sport olympique. En réalité, ce qui attire ces fédérations – représentant un sport olympique ou non – c’est le fait que nous entretenons une collaboration étroite avec elles. D’une part, nous soutenons financièrement ces fédérations. D’autre part, nous mettons aussi notre savoir-faire à leur disposition sur des thèmes comme la numérisation, la durabilité et la lutte anti-dopage.

Concernant ce dernier point, l’Agence de contrôles internationale (International Testing Agency, ITA) a officiellement débuté ses activités à Lausanne en juin 2018. L’ITA est une fondation suisse indépendante, à but non lucratif, chargée de fournir des services antidopage aux fédérations internationales et aux organisateurs de grands événements.

Quel est le lien en l’ITA et le CIO?

La création de l’ITA faisait partie des douze principes énoncés par le CIO pour assurer un système antidopage international plus solide et indépendant protégeant les athlètes intègres.

En Suisse, nous avons récemment eu un grand débat sur le financement du pavillon suisse à l’Expo 2020 par Philip Morris International. Est-ce que le CIO accepterait un tel sponsor?

Nos règles stipulent que nos sponsors doivent refléter les valeurs que nous représentons. Par conséquent, il est impossible que nous comptions ce type de sponsors dans notre programme de partenariat.

A votre avis, quel est le pays qui épouse le mieux les idéaux olympiques?

Ce que j’apprécie tout particulièrement dans notre mouvement, c’est l’unité dans la diversité. Chaque pays défend avec passion et enthousiasme les idéaux olympiques mais en tenant compte des particularités de son propre contexte, notamment son niveau de développement et sa taille. En raison de ces différences, il ne serait pas juste de comparer les pays entre eux.

Une vie d’athlète olympique est très intense mais souvent courte. Etes-vous satisfait des reconversions post-olympiques?

La transition est en effet essentielle car très peu d’athlètes olympiques pourront passer toute leur vie en relation directe avec le sport. Pour aider les athlètes à optimiser leurs perspectives de formation et d’emploi, nous avons mis sur pied en 2005 une collaboration avec Adecco pour soutenir leur double carrière sportive et professionnelle. Nous avons déjà aidé plus de 45.000 athlètes dans le cadre de notre programme «Athlete365».

En outre, de concert avec le professeur Muhammad Yunus, prix Nobel de la paix et père de l’entrepreneuriat social, nous venons de lancer une initiative qui permet à une sélection de start-up gérées par des athlètes de recevoir un financement initial. Bien sûr, le CIO ne peut pas non plus tout faire concernant la reconversion des athlètes: les comités olympiques nationaux et les gouvernements ont aussi un rôle essentiel à jouer.

Lorsque vous étiez membre de l’équipe nationale d’Allemagne de l’Ouest, que pensiez-vous du sport de compétition dans le bloc soviétique et en particulier en Allemagne de l’Est?

En réalité, nous avions très peu de contacts avec les athlètes est-allemands car ces derniers avaient l’interdiction de nous parler. Néanmoins, nous avons eu quelques opportunités d’échanges par exemple dans les vestiaires ou lors de petites escapades. Humainement, les relations étaient très bonnes.

Mais la petite Allemagne de l’Est faisait partie des nations qui récoltaient le plus grand nombre de médailles aux Jeux olympiques. N’aviez-vous pas l’impression d’avantages indus?

L’Allemagne de l’Est était très forte dans des sports comme la natation ou l’athlétisme. En ce qui concerne l’escrime, l’Allemagne de l’Est ne faisait pas partie des dix meilleures nations du monde; dans ce pays, ce sport était même passablement délaissé car considéré comme trop bourgeois ou élitiste. En outre, j’étais complètement concentré sur mon sport et je ne réfléchissais par vraiment d’une manière plus globale sur les politiques du sport de compétition de tel ou tel pays.

La montée des valeurs contraires à l’olympisme

Il existe de plus en plus de grands événements mondiaux, sportifs ou non. Représentent-ils une menace potentielle pour les Jeux olympiques?

Absolument pas. Les Jeux olympiques sont uniques. C’est le seul événement qui réunit sous le même toit – dans le village olympique – les athlètes de 206 Comités nationaux olympiques ainsi que l’équipe olympique des réfugiés. C’est aussi plus de trente sports en été et sept sports en hiver. Et les Jeux sont suivis par la moitié de la population mondiale.

Quels sont les principaux défis de l’olympisme?

Je pense au «Zeitgeist» que l’on pourrait traduire par «l’air du temps». Je me réfère à la montée des valeurs qui sont contraires à l’olympisme. J’observe notamment que le monde est en train de remplacer un patriotisme sain par du nationalisme. Le patriotisme en soi est bienvenu dans le monde du sport car il présuppose le respect envers les autres nations et origines ethniques. Par contre, le nationalisme entraîne du dédain pour autrui.

Quid de la politisation du sport?

C’est une autre tendance négative que j’observe, notamment lorsque certains gouvernements cherchent à bloquer – pour des raisons politiques – l’accès aux Jeux Olympiques à certains athlètes. A l’instar de l’égoïsme, la politisation du sport va à l’encontre de l’une de nos valeurs fondamentales qui est la solidarité.  C’est d’ailleurs au nom de la solidarité que le CIO redistribue plus de 90% de ses revenus au mouvement sportif au sens large, soit chaque jour l’équivalent de 3,4 millions de dollars pour aider les athlètes et les organisations sportives à tous les niveaux dans le monde.

Concernant ce «Zeitgeist», quel est le revers de la médaille?

De nombreux pays, partenaires et personnes se rendent compte de l’importance de nos valeurs. Par conséquent, ils nous soutiennent avec encore plus de ferveur. C’est précisément pour cette raison que j’ai été invité cette année au sommet du G20 à Osaka pour mettre en exergue le rôle des Jeux Olympiques devant les dirigeants du monde et leur demander d’offrir leur soutien en faveur de l’universalité et de la solidarité du modèle olympique.

Les Jeux olympiques de la jeunesse sont souvent pris en exemple notamment pour leurs coûts réduits. Un modèle pour les Jeux olympiques «classiques»?

Absolument. Nous avons d’ailleurs totalement reformé les Jeux olympiques avec «l’Agenda olympique 2020», notre feuille de route stratégique pour l’avenir du mouvement olympique. Cet agenda inclut une réduction significative des coûts ainsi que des changements à la procédure de candidature pour augmenter la transparence et lutter contre la corruption. La nouvelle philosophie consiste à inviter les villes candidates potentielles à présenter un projet conforme à leurs besoins de planification à long terme sur les plans économique, social et environnemental.

Les Jeux attribués après la mise sur pied de cet Agenda 2020 seront-ils vraiment différents des Jeux précédents?

Complètement. Par exemple, dans les cas de Paris 2024 et Los Angeles 2028, plus des 90 pourcents de sites existent déjà. En plus, nous tenons à ce que les installations olympiques soient réutilisées sur le long terme: nous ne voulons plus d’éléphant blanc.

Concilier carrière d’athlète et vie professionnelle

Quatre questions à Mujinga Kambundji, 27 ans, athlète olympique et recordwoman suisse du 100 mètres.

Quel est votre cursus en dehors du sport?

Après ma maturité gymnasiale, j’ai entamé des études d’économie d’entreprise – à temps partiel – dans une HES bernoise. Néanmoins, j’ai dû interrompre momentanément ces études.

En plus de votre vie d’athlète, avez-vous du temps pour certaines activités professionnelles?

Pendant la saison d’athlétisme, je suis principalement concentrée sur l’entraînement, les compétitions et la récupération. En outre, j’alloue un temps conséquent pour remplir dignement mes divers rôles d’ambassadrices ainsi que pour représenter au mieux mes nombreux sponsors.

En comparaison avec d’autres sportifs de votre niveau, vous semblez avoir davantage de sponsors et de rôles d’ambassadrice ainsi qu’une plus forte présence médiatique. Comment l’expliquez-vous?

En vérité, je n’ai pas vraiment d’explications rationnelles. Je me contente d’être moi-même, d’agir avec intégrité et d’essayer d’être un bon exemple pour les jeunes.

Après votre carrière de sportive d’élite, quelles reconversions professionnelles envisagez-vous?

Grâce à mes multiples partenaires, j’aurai le loisir de ne pas devoir prendre des décisions dans la précipitation. Probablement, j’achèverai mes études d’économie d’entreprise tout en prenant le temps d’analyser les opportunités qui me correspondent le mieux.





 
 
 
 

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