«Comment je gère la charge mentale? En étant CEO de mon entreprise!»

jeudi, 05.03.2020

The future of work. Semira Gonseth Nusslé dirige Genknowme, qui vise à être la première start-up suisse à proposer des tests épigénétiques. Interview à l'occasion de la Journée des droits des Femmes.

Elsa Floret

Semira Gonseth Nusslé

Semira Gonseth Nusslé (Centre universitaire de médecine générale et santé publique, Unisanté, Lausanne) et Sébastien Nusslé ont développé leur idée de start-up, lors de travaux postdoctoraux à l’UC San Francisco et à l’UC Berkeley, où ils ont étudié les liens épigénétiques entre le cancer et les facteurs de risque liés au mode de vie. 

Quels sont les défis que vous rencontrez dans le développement de Genknowme, la start-up que vous avez créée en 2019 avec votre mari?

Je pense que ce sont les défis usuels que rencontre toute start-up dans la technologie. Notre innovation est basée sur une science encore relativement peu connue par le grand public, l’épigénétique, la science qui s’intéresse à la réponse de notre corps face aux facteurs environnementaux et à notre style de vie. Il est parfois difficile de l’expliquer simplement et de faire découvrir son potentiel.

De plus, l’épigénétique étant la petite sœur de la génétique, nous naviguons dans un domaine très réglementé, d’ailleurs certaines des réglementations sont encore amenées à évoluer prochainement dans notre pays ainsi que dans les pays qui nous entourent ce qui apporte une part d’incertitude. D’autre part, les techniques de mesure épigénétiques requièrent des équipements avancés et des procédures complexes, et sont donc encore relativement coûteuses à mettre en œuvre.

Finalement, trouver des financements, surtout au début de l’aventure d’une start-up, lorsque de grandes étapes restent à passer, nécessite de rencontrer des investisseurs visionnaires.

Quels sont vos modèles féminins d’entrepreneurs?

Lorsque j’étais enfant, ma mère a lancé avec mon père une entreprise familiale dans un domaine artistique. Elle m’a fortement influencée, et j’ai été impressionnée par sa capacité à affirmer son autonomie, à poursuivre ses idéaux et par sa propre foi en sa créativité. De vivre à leurs côtés, de participer même très concrètement parfois à leurs activités, m’a permis d’appréhender à la fois la richesse de l’entreprenariat tout en prenant la mesure de l’indispensable prise de risque qui l’accompagne.

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Sur ma route comme jeune médecin et chercheuse, les médecins et professeures Murielle Bochud et Carole Clair, mes mentors féminines, m’ont très tôt montré une voie où les femmes brillantes pouvaient être des expertes reconnues, égales des hommes et pleines de succès. Elles ont par ailleurs notamment établi des réseaux de collaboration, dont je bénéficie aujourd’hui aux côtés d’autres femmes.

Dans le monde entrepreneurial, j’ai la chance d’être coachée à travers le programme Innosuisse par Paola Ghillani, ex-CEO de Max Havelaar et membre de plusieurs conseils d’administration prestigieux, dont la Migros. Paola m’inspire beaucoup par sa vision, sa force et son éthique et me permet de bénéficier de sa grande expérience. Je suis également très inspirée par le partage avec des femmes, mères et entrepreneures, comme Tomoko Yokoi de Dermintel et Nicole Pasini de Check Your Health, que j’ai rencontrées à travers le programme Innopeaks. 

Finalement, je trouve de nombreux modèles parmi mes amies et collègues, pour la plupart mères également, qui sont des avocates, spécialistes en environnement, ou universitaires remarquables, qui se lancent dans des projets indépendants, courageux, et parfois engagés sur le plan politique, notamment dans la lutte pour le climat.

Quels conseils souhaiteriez-vous donner aux jeunes femmes entrepreneurs en Suisse?

Mon premier conseil s’adresse aux femmes qui ne sont pas entrepreneurs, ou pas encore devrais-je dire! Posez-vous la question, envisagez cette possibilité de carrière. Imaginez que c’est possible, que c’est faisable, et que c’est peut-être fait pour vous.

Mon deuxième conseil, c’est de faire ce qu’il faut pour réussir à croire en soi. Les messages les plus critiques que l’on reçoit en tant que femme entrepreneur, sont parfois ceux que l’on s’adresse à soi-même. Apprendre à appréhender le syndrome de l’imposteur qui touche beaucoup de femmes est indispensable et c’est possible de le surmonter. Une femme que j’ai rencontrée en Californie m’a expliqué un jour que pour faire taire cet imposteur, il fallait l’inviter à la table de nos discussions intérieures, l’écouter attentivement et agir afin de répondre aux craintes, parfois légitimes et parfois non, qu’il soulève.

Mon dernier conseil est d’utiliser les nombreuses aides à disposition. Nous avons la chance que l’écosystème suisse romand soit vaste et très favorable aux start-up. Il existe de multiples possibilités pour obtenir de l’expertise dans des domaines spécifiques ainsi que des aides financières pour démarrer.

Pensez-vous que la charge mentale incombe plus aux femmes? 

Oui, tout à fait, cela me semble un fait établi. Comment je la gère? Et bien, en étant CEO de mon entreprise! Toutefois ce n’est pas une fatalité. Mon mari et moi avons une excellente collaboration au sein de laquelle nous nous répartissons les tâches, y compris celles qui relèvent de la charge mentale. Il y a quelques années déjà, nous avons pu rendre explicite entre nous le problème de la charge mentale revenant aux femmes, et depuis c’est toujours un hot topic entre nous, et nous sommes attentifs à garder un équilibre autant que possible, tant au niveau privé qu’au sein de la start-up. Il n’en reste pas moins que même une fois la charge mentale partagée, il reste beaucoup à gérer, au niveau professionnel et familial. Je suis encore à la recherche d’une stratégie efficace et je dois avouer vivre souvent en flux très tendu. Je protège du temps au quotidien avec mes enfants, ce qui est essentiel pour moi. Mais j’ai notamment extrêmement peu de temps pour moi, hors famille et travail. L’organisation toutefois me semble clé et j’ai l’espoir d’arriver à plus de sérénité. Les stratégies pratiques que j’ai mises en œuvre sont par exemple l’utilisation d’un agenda digital et partagé avec mes collaborateurs et des outils informatiques pour la gestion de projet (documents partagés, liste de tâches interactives). Ces outils me font gagner un temps précieux. Je me forme également sur des méthodes de management et de gestion, comme sur les processus participatifs pour les prises de décision, avec l’espoir de gagner en efficacité. Mais le plus important est que je peux compter sur la très grande qualité et efficacité de notre équipe opérationnelle, notamment Laurence Chapatte notre associée et cheffe de la technique.





 
 
 
 

AGEFI

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